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8.6.16

Interview de Matteo Scalera : le bonheur est dans l'indé !

Si la dernière Paris Comics Expo fut assez courte pour moi (quatre heures, douche comprise), elle fut toutefois particulièrement riche et intense grâce aux rencontres faites sur place. Mon interview de Matteo Scalera, le dessinateur de Black Science invité par Urban Comics pour l'occasion, fait partie de ces moments d'exception, en voici voici le compte rendu.

Le Goûteur Culturel : Bonjour Monsieur Scalera, merci d'avoir accepté de me rencontrer. Pouvez-vous vous présenter et nous en dire plus sur votre parcours s'il vous plaît ?
Matteo Scalera : Je suis originaire de Parme et j'ai commencé ma carrière en 2007 avec la série Hyperkinetic chez Image. Derrière j'ai enchaîné chez Marvel en travaillant sur Deadpool, Hulk et Secret Avengers notamment. J'ai également bossé pour DC Comics sur Batman. Actuellement, je bosse de nouveau pour Image sur la série Black Science avec Rick Remender.

LGC : Vous avez donc officié pour l'industrie mainstream (NDLR : grand public) et dans l'indé, pouvez-vous nous donner les principales différences entre les deux secteurs ?

Matteo Scalera
: Bosser pour Image est vraiment intéressant car l'auteur est responsable à 100% de son projet, l'éditeur (NDLR : au sens publisher du terme) est juste là pour s'assurer que les comics puissent être disponibles dans le commerce et assurer le lien avec les lecteurs. On a engagé notre propre éditeur, du coup s'il y a des ratés éditorialement parlant c'est entièrement notre faute. Ça fout un peu la pression mais c'est vraiment cool. Du côté de chez Marvel et DC il y a plus de contrôles et donc une forme de ceinture de sécurité, ça peut être rassurant.
LGC : Et d'où vous est venu l'envie de devenir dessinateur de comics ? Quand êtes-vous tombé dans la marmite comics ?

Matteo Scalera
: En Italie, il y a une grosse culture comics et j'ai commencé à en lire quand j'avais 9 ans avec du Dylan Dog, du Spiderman époque McFarlane. J'ai aussi lu pas mal de mangas et je dessinais en regardant des dessins animés. Mes parents ont fini par m'inscrire à la
l'Arts College de Parme. En fait j'aurais pu être musicien au lieu de dessinateur (comme Roberto Ricci, sacrés italiens) : je faisais le conservatoire en même temps que mes participations à des concours de BD. C'est le fait d'avoir gagné un gros concours qui m'a définitivement dirigé vers la BD plutôt que la musique. J'ai même été prof par la suite à la Scuola internazionale di comics de Reggio.
LGC : Oh ?! Et c'est quoi votre style de musique ?

Matteo Scalera : J'écoute pas mal de metalcore et notamment la scène hardcore de New York. J'adore écouter Hatebreed et Snapcase en ce moment.
Découvrez Black Science
LGC : Au niveau influences, quelles sont les trois qui ont eu le plus d'impact sur votre travail ?
Matteo Scalera : Pour commencer, je dirais Enrique Breccia, un artiste argentin qui a bossé dans les années 70 (il illustre actuellement l'excellente BD Les Sentinelles scénarisée par Xavier Dorison).

Jorge Zaffino, un autre argentin qui a notamment bossé sur une minisérie Punisher et sur Conan : il est ce qu'on peut appeler un "artists’ artist", un artiste adoré par les autres artistes.
Pour finir, il y a Sean Murphy dont j'étais fan du travail et qui a fini par devenir mon pote : être fans des mêmes artistes argentins, ça rapproche (rires) !
LGC : Et sinon, je suis obligé de vous poser la question, Frank Miller ou Alan Moore ?
Matteo Scalera : Je suis plus fan de Miller, même si je rêve de créer le nouveau Watchmen.
LGC : En parlant de création artistique, comment travaillez-vous avec Rick Remender ? Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Matteo Scalera : On fait quelques allers-retours avec Rick. Il écrit non-stop, puis on échange des idées par mail et sur Skype. On s'est rencontrés sur Secret Avengers quand le précédent dessinateur (NDLR : Gabriel Hardman, si mes souvenirs sont bons) a quitté la série. Rick avait alors demandé à Marvel que je dessine pour lui. Ensuite, il me débaucha pour que je dessine la suite de Fear Agent mais le projet fut abandonné au profit de Black Science.
LGC : Terminons par une question "fantasme de fan" : Black Science a un côté feuilletonnant qui collerait parfaitement au format télévisé, souhaiteriez-vous l'adapter en série TV ?
Matteo Scalera : On rêverait effectivement d'en faire une série animée ou un film d'animation si possible mais comme c'est de la bonne grosse S.F, cela nécessiterait un énorme budget.
LGC : Ok, merci pour vos réponses, bon séjour parisien et profitez bien de cette PCE !

Mais qui est Matteo Scalera ?

Bio
  • Date de naissance : 20/10/1982
  • Nationalité : Italienne
Recette créative
  • ingrédients favoris : Dynamisme et nervosité du trait
Entre ses incessants déménagements et ses travaux aussi bien pour les deux principaux éditeurs de comics que pour l'indé', on peut dire que Matteo Scalera ne tient pas en place. Il nous régale actuellement de ses dessins sur Black Science, une des innombrables excellentes séries de Rick Remender.

29.3.16

Low : sous l'océan, personne ne vous entendra crier


Votre foi en l'humanité se réduit de jours en jours, au fil des bulletins d'informations, des décisions politiques ou même des découvertes de certaines facettes de votre entourage ? Sachez que, malgré cela, vous serez sûrement toujours en-dessous du pessimisme qu'a dû ressentir Rick Remender à une époque.
Ce pessimisme quant à l'avenir de l'espèce humaine, il a tâché de le faire transparaître dans la plupart de ses œuvres :
- Fear Agent est un space opera crépusculaire plein d'amertume (malgré des bribes d'humour)
- Black Science, une descente aux enfers inter-dimensionnelle sur fond d'irresponsabilité
- Last Days of American Crime est un thriller d'anticipation où, pour éradiquer la criminalité, les États-Unis décident de diffuser un signal radio supprimant toutes pensées criminelles et donc le concept même de libertés individuelles...

Bref, on aurait pu commencer à se demander si l'espoir n'était pas une notion inconnue pour sir Remender... et puis Low est arrivé, au terme d'une longue gestation, telle une lumière surgissant des profondeurs.

Dans l'encart éditorial proposé par Urban Comics dans le premier tome, nous apprenons en effet que Low a servi de réelle thérapie à Rick Remender pour guérir de son pessimisme. Pourtant, ce nouveau récit ne semble pas non plus commencer pas dans les meilleures conditions : À cause des radiations solaires, l'humanité est contrainte dans un futur lointain à se réfugier dans les profondeurs sous-marines et comme si cela ne suffisait pas, ses ressources sont sur le point d'être totalement épuisées...

Alors que la perspective d'une extinction totale commence à être intégrée par ses semblables qui se livrent à la manière de romains décadents à tous les excès imaginables (parfois en se prenant pour des romains, au moyen de diverses drogues), Stel Caine, l'héroïne de Low, continue d'espérer et croit en un salut spatial. Le lecteur la suivra donc dans cette quête pour la survie de son espèce, ponctuée d'épreuves qui feraient craquer les plus positifs d'entre nous. Car oui, c'est cela la force de Low et de la narration de Rick Remender : nous précipiter dans des ténèbres abyssales et laisser la lueur d'espoir de Stel nous guider vers une issue qu'on ne peut s'empêcher d'espérer positive malgré la froide cruauté de l'univers dans lequel elle évolue.


Comme on ne change pas une équipe qui gagne, Rick Remender s'est encore alloué les pinceaux de Greg Tocchini qui avait déjà œuvré sur Last Days of American Crime et l'artiste brésilien a fait des merveilles au niveau de la représentation des créatures ainsi que de l'architecture et de la technologie organiques qui se sont développées dans les fonds marins. Le seul bémol pourrait peut-être venir des figures humaines, aux traits parfois un peu trop évanescents, mais rien qui ne saurait vraiment nous faire bouder notre plaisir au cours de cette plongée (ou plutôt remontée) poétique mais impitoyable.

Avec Low, Rick Remender nous montre une fois de plus son affection pour la science-fiction, tout en nous dévoilant une facette plus optimiste de sa personnalité, un peu comme s'il était enfin totalement à l'aise avec ce lectorat qu'il ne cesse d'abreuver de pépites créatives (on se donne rendez-vous pour Tokyo Ghost !).

Alors, ça a quel goût Low ?

Caractéristiques principales
  • Genre : Science-fiction, action, anticipation
  • Style graphique : peinture numérique, trait "éthéré"
œuvres similaires
  • BD et romans : Metro 2033, Le Monde englouti
  • Ciné & TV : Seaquest DSV, The 100
  • Jeux Vidéo : Bioshock 1 & 2

Avec ses précédentes séries, notamment Fear Agent et Black Science, Rick Remender nous avait prouvé qu'il était un génie mais également un indécrottable pessimiste quant à la nature humaine. Avec Low, il signe un récit cruel et poétique sous forme de thérapie optimiste (si, si, c'est possible).


Low, tome 1
Auteurs : Rick Remender (scénario), Greg Tocchini (dessin)
Éditeur : Image Gomics (USA) / Urban Comics (France)
Nombre de pages : 176 pages
Prix : 10 € (jusqu'au 30/06/16, puis 14 €)

1.11.15

Rick Remender, introduire de l'explosif dans le réel


Réinterprétant avec brio des personnages cultes comme Venom, The Punisher et Captain America chez Marvel Comics ou les Teenage Mutant Ninja Turtles/Tortues Ninja chez Mirage tout en développant ses propres créations chez Image Comics et Dark Horse, Rick Remender semble faire partie de cette catégorie d'auteurs caméléons aussi à l'aise avec les récits indépendants qu'avec des histoires destinées à un grand public.


Rick Remender a fait ses armes dans le monde du dessin animé en travaillant avec l'inestimable Don Bluth sur Anastasia, Titan A.E ou encore avec Brad Bird sur The Iron Giant/Le Géant de fer, des films d'animation ayant marqué les enfants des années 90 par leur aspect adulte aux antipodes des productions Disney auxquels ils étaient habitués.

De cette expérience dans l'animation, Rick Remender semble avoir gardé un sens du découpage et de la narration dynamiques mais également une capacité à introduire des thématiques graves dans des productions divertissantes :
  • Anastasia traite du massacre de l'aristocratie Russe durant la révolution de 1918 et de l'exil des "Russes Blancs".
  • Titan A.E parle d'un orphelin intégrant un groupe de marginaux galactiques après la destruction de la Terre et la quasi-oblitération de l'humanité par des extraterrestres belliqueux.
  • The Iron Giant est un récit sur l'acceptation de l'inconnu et du deuil ayant pour but à l'origine de consoler les enfants de l'auteur après le décès de leur mère.


Rick Remender n'était certes pas l'initiateur ni le maître d'œuvre de ces productions, mais nous pouvons imaginer qu'elles ont pu laisser des traces dans l'ADN du jeune artiste qu'il était, la greffe prenant d'autant plus facilement compte-tenu d'une certaine sensibilité qu'on devine chez l'auteur.


Rick Remender semble constamment vouloir illustrer les étapes et épreuves que l'on peut traverser au cours de notre vie (trouver sa place au lycée dans Deadly Class, la vie après un deuil dans Fear Agent) ou encore pointer du doigt les travers de notre société (les législations abusives et liberticides dans Last Days of American Crime, l'ultra-connexion et l'addiction numérique dans Tokyo Ghost).
Sa force est de réussir à le faire en assaisonnant la réalité de science-fiction (un genre qui lui est cher au point d'avoir scénarisé le jeu vidéo Deadspace), d'action déjantée et d'éléments de pop-culture.


Le résultat : des trips à cent à l'heure nous transportant au fin fond du cosmos avec un cowboy de l'espace dépressif dans Fear Agent ou au milieu d'un lycée d'apprentis assassins dans Deadly Class. On ne s'ennuie jamais avec Rick Remender et ce même si ses histoires ont souvent tendance se teinter de noirceur ou à mal se terminer, tels des reflets hallucinés de nos existences.
Rien d'étonnant alors à voir ses différents personnages être en proies à différentes addictions (drogues, alcool, symbiotes extra-terrestres...) afin de trouver des échappatoires à leurs misérables existences. C'est peut-être ça d'ailleurs qui rend ses récits et personnages si attachants.



Mais qui est Rick Remender ?

Bio
  • Nom complet : Rick Remender
  • Date de naissance : 06/02/1973
  • Nationalité : américaine

Recette créative
  • Inspirations : Pop-culture, la vie
  • ingrédients favoris : Science-fiction, addictions, violence



Un auteur complet caractérisé par son traitement des fêlures de l'âme humaine. Ses œuvres regorgent de personnages incarnant, en apparences, les plus grands fantasmes de la pop-culture (baroudeurs de l'espace, jeunes assassins) mais traînant des afflictions on ne peut plus réelles (mal-être adolescent, deuil, solitude...), celles-ci reflétant parfois ses propres expériences. Rick Remender, c'est un cocktail de concepts fous, d'action, d'humour déjanté et d'"addictions" s'articulant autour d'un mot d'ordre : l'être humain dans toute sa splendeur décadente.

Indispensables
Fear Agent Last Days of American Crime
Actualité
Deadly Class Uncanny X-Force

30.10.15

Deadly Class, tome 1 : Reagan Youth

"Un jour tu nais, un jour tu meurs, entre les deux, tu m'dois de l'oseille !"
En 2013, malgré son analyse tranchante de la société moderne, le philosophe urbain Ablaye oubliait dans son schéma une étape primordiale pouvant modifier la quantité dudit oseille à notre disposition ou même raccourcir la distance vers le point final de notre existence : le lycée.

Heureusement pour l'humanité, cette méprise fut corrigée un an plus tard par Rick Remender, un auteur de comics connu pour ses œuvres aussi jouissives que psychologiques. En janvier 2014, les lecteurs d'Image Comics découvraient ainsi avec Deadly Class, une vision ô combien juste, certes emprunte de nostalgie des années 80 (dans lesquelles grandirent notre auteur) et sublimée par les codes de la pop culture, de notre passage par la case lycée.

College Dropout

Deadly Class, c'est l'histoire de Marcus Lopez, un jeune orphelin dont le seul et unique but dans la vie est de se venger de Ronald Reagan, responsable selon lui de la mort de ses parents en ayant fermé les hôpitaux psychiatriques dans les années 80. En effet, tel une version masculine et américaine d'Amélie Poulain, Marcus a vu ses parents périr sous ses yeux, écrasés par le corps d'une malade mentale privée de soins par la faute de la politique médico-sociale du 40ème président des États-Unis.


Après un séjour plus que désastreux à l'orphelinat, notre "héros" se retrouva SDF à l'âge de 16 ans et avec autant de perspectives d'avenir qu'une dinde à Thanksgiving (ou qu'un mouton lors de l'Aïd al-Adha, c'est comme vous voulez). "Heureusement", dans son malheur Marcus disposait de tendances psychotiques, ce qui poussa l'Académie Kings Dominion des Arts Létaux à le sortir de la rue afin de lui donner une chance d'utiliser au mieux ses prédispositions pour la violence au milieu des enfants des pires crapules du monde.



Le problème, c'est que lorsqu'on est le petit nouveau dans un tel cadre académique, les pires ruelles mal-famées sont parfois plus rassurantes que les salles de cours et les rapports avec les autres élèves.




Rick Remender n'est bien sûr pas le premier auteur à utiliser l'univers du lycée en toile de fond pour ses récits, les interactions sociales pendant cette périodes étant si nombreuses et "brutales" qu'elles offrent un terreau propice aux interprétations les plus folles. La particularité de Deadly Class, c'est le naturel et la sincérité avec lequel l'auteur transpose les codes et névroses de tout lycéen ordinaire dans un univers où la moyenne trimestrielle dépend de la manière dont on surine son prochain. L'auteur avoue d'ailleurs que le récit est largement inspiré de sa propre expérience au lycée en tant qu'adolescent un peu marginal des années 80 dans un bled où on pouvait se prendre une balle dans la tête pour un regard mal placé ou pour avoir traité avec le mauvais dealer.

I'm in Love with the coco




Et puisqu'il est question de drogues, Rick Remender ne pouvait aborder les années 80 sans faire référence à la banalisation de la cocaïne dans les habitudes de consommation des jeunes américains grâce aux cartels colombiens (cf. Narcos pour plus de précisions). Mais la "C" n'est pas le seul psychotrope évoqué dans Deadly Class et les pensionnaires l'Académie Kings Dominion des Arts Létaux trouveront des échappatoires à leur mal-être, l'occasion pour Craig Wes de donner naissance à des scènes hallucinées avec son style graphique nerveux sublimé par les couleurs psychédéliques de l'explosif Lee Loughridge.

Deadly Class est une œuvre hautement addictive à plusieurs niveaux, que ce soit pour la sincérité de quasi biographique de son scénario ou par le dynamisme de son découpage qui vous rendra encore plus accros si vous partagez la tendresse de l'auteur pour les années 80 et l'imagerie qui entoure cette période d'effervescence sociale et culturelle. Vous pourrez d'ailleurs écouter la playlist Deadly Class composée par Sir Remender himself pendant votre lecture : les 80's dans vos yeux et vos oreilles !



Alors, elle a quel goût cette BD ?

Caractéristiques principales
  • Genre : Action, drame
  • Style graphique : Cartoony entre BD franco-belge et comics indépendants
œuvres similaires
  • BD et romans : Les lois de l'attraction, Cherub , Battle Royale et les récits initiatiques sur l'adolescence
  • Ciné & TV : The Lost Boys/Génération perdue, Popular (oui, la série comique)
  • Jeux Vidéo : Persona et DanganRonpa
  • Musique : The Pixies, Joan Jett, Agent Orange et à peu près tout ce qui sonne subversif venu des eighties

Pour les amateurs d'action déjantée et de récits politiquement incorrects. À réserver à un public averti pour ses scènes de consommation de drogues décomplexées et pour sa violence crue.

Pretty Deadly, tome 1 : Reagan YouthAuteurs : Rick Remender (scénario), Craig Wes (dessin) & Lee Loughridge (couleur)
Éditeur : Image Comics (USA) / Urban Comics (France)
Nombre de pages : 160 pages
Prix : 10,00 €