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10.4.17

Le Monde à tes pieds braque ses projecteurs sur la génération sacrifiée espagnole

De jeunes trentenaires, des diplômes à ne savoir qu'en faire, des galères sans nom pour trouver du boulot ou pour s'épanouir professionnellement, une rage profonde de s'en sortir…Avec des ingrédients si proches de mon quotidien, Le Monde à tes pieds m'a tout de suite interpellé en librairie. Je l’achetais donc en librairie, pensant pouvoir me lamenter en lisant les mésaventures de compagnons d'infortune d'encre et de papier. Je trouvais bien plus que cela... 
Si les trois histoires du roman graphique se déroulent en Espagne, le propos sociétal et la justesse des situations narrées s’affranchissent sans peine de toutes limitations géographiques. La crise espagnole peut certes pousser les curseurs un peu plus à fond, mais les situations de galères des personnages risquent fort de vous être familières, à moins de vivre dans une bulle suave de confort hermétique. Des jeunes travaillant en tant que vendeurs dans des enseignes de prêt à porter ou dans des centres d'appel malgré leurs diplômes ou contraints de se prostituer, lorsqu'ils n'ont pas fait assez d'études, il y en a partout. C'est l'illustration même du concept sociologique de déclassement dont Carlos, David et Sara, les héros des trois récits sont victimes (le sociologue Philippe Lemistre présente le phénomène en détail dans la postface très intéressante de l'ouvrage).

Avec Le Monde à tes pieds, Domingo Pep alias Nadar capture le cri de détresse ou plutôt de survie d'une génération qui, à défaut de faire plier le système, s'y adapte tant bien que mal, tirant un trait sur leurs rêves ou renonçant aux carrières correspondant à leurs qualifications. Par moment, la comparaison est inévitable avec un documentaire animalier sur le processus d'adaptation ou de migration d'une faune face à son écosystème devenu maboul. Sans jamais verser dans le pathos, la démarche de Nadar est en effet proche de celle d'auteurs du courant naturaliste comme Zola ou Maupassant que le philosophe Hippolyte Taine présentait ainsi : “Il (le naturaliste) dissèque aussi volontiers le poulpe que l’éléphant; il décomposera aussi volontiers le portier que le ministre. Pour lui, il n’y a pas d’ordures. Il comprend et manie des forces ; c’est là son plaisir, il n’en a pas d’autre; il ne dit pas : Le beau spectacle ! mais : Le beau sujet !”.
S'il est sûrement encore trop tôt et hasardeux pour comparer Nadar à ces écrivains français de la fin du XIXe siècle, on peut sans crainte, après ce coup de maître, le faire boxer dans la catégorie des tauliers de la bande dessinée indépendante américaine comme Bob Fingerman ou Daniel Clowes. De ce dernier, il partage d'ailleurs des similitudes graphiques, à commencer par des personnages semi réalistes ultra expressifs. La mise en scène, quant à elle, s'appuie sur un découpage fluide – appuyé sur un format à l'italienne (NDLR : format tout en largeur) – pour ne jamais perdre ou ennuyer le lecteur entre flashbacks et états d'âmes.
Vous l'aurez compris, Le Monde à tes pieds dispose de tous les ingrédients pour vous mettre aux siens et encore plus si vous êtes un tant soi peu concernés par la situation socio-économique actuelle. Un immense coup de cœur que je vous encourage donc à découvrir et à faire découvrir.

Crédits planches : © 2015 Nadar © 2017 La Boîte à Bulles
Sources : le site de La Boîte à Bulles, le site du Cairn

Alors, ça a quel goût Le Monde à tes pieds ?

Caractéristiques principales
  • Genre : tranches de vies, chronique sociale
  • Style graphique : semi-réaliste
œuvres similaires
  • BD et romans : l'œuvre de Zola, Moi, 20 ans, diplômée, motivée... Exploitée
  • Ciné : Moi, Daniel Blake et le cinéma social anglais, en général
  • Musique : l'album Head Carrier des Pixies, le rock anglais engagé des 60's
Le Monde à tes pieds décrit avec justesse et sensibilité les désillusions d'une jeunesse espagnole (et mondiale) face au marché de l'emploi. Sans jamais verser dans le misérabilisme ou le pathos, c'est une véritable toile sociale que dessine, au fil des pages, l'auteur espagnol Nadar. Un coup de cœur qui se doit de figurer sur vos étagères, si vous êtes amateurs de romans graphiques réalistes et percutants.

Le Monde à tes pieds
Auteur : Nadar (dessin, scénario)
Éditeur : La Boîte à Bulles
Nombre de pages : 220 pages
Date de sortie : 29/03/17
Prix : 20 €

25.9.16

Le Port des Marins Perdus : quand c'est l'amer qui prend l'homme

Je ne cesserai jamais de le dire : pour un "goûteur culturel", aller dans une librairie, c'est comme mettre les pieds dans un grand restaurant étoilé. Le libraire et son équipe (pour les établissement de taille conséquente) ne font pas que nous servir les plats qu'on aura choisi de manière plus ou moins avisée sur la carte. À force de fréquentation, ils finissent par connaître nos habitudes et par nous proposer spontanément les mets les plus adaptés à nos palais. Dans le cas du succulent Port des Marins Perdus, je poussai à peine les portes de la meilleure table mancelle, la librairie Bulle, que la commande avait déjà été prise pour moi par Samuel, le taulier. Je l'en remercie encore.

Avant d'ouvrir ce roman graphique (oui, comme mon coup de cœur Étunwan, Le Port des Marins Perdus mérite bien ce titre), je ne savais rien du couple d'auteurs italiens Teresa Radice et Stefano Turconi. Dès la première bouchée, j'eus pourtant l'agréable sensation de déguster un plat "fait sur-mesure" pour moi. Non parce que je me reconnaissais dans le récit, comme pour ReLIFE, mais plutôt parce que la simplicité de celui-ci empêchait toutes fioritures d'interférer avec mes émotions. En effet, l'intrigue construite en actes, comme pour un opéra, nous fait suivre la quête d'identité d'un jeune garçon amnésique. Abel est trouvé inanimé par William Roberts, un Commandant de la marine anglaise, sur une plage du Siam. L'officier de la reine décide alors de recueillir le jeune garçon sur le navire dont il a récupéré les rennes après l'inexplicable trahison de Reynold Stevenson (hommage quand tu nous tient), le Capitaine du navire. Une relation d'amitié va très vite se construire entre les deux personnages et –malgré la méfiance d'un équipage superstitieux– Abel finira par trouver sa place sur le navire. Partis d'abord sur la piste d'un mousse naufragé, on se rend assez vite compte qu'il y a peut-être bien plus derrière cette rencontre. Après le retour de notre équipage à Plymouth, on verra ainsi notre jeune amnésique confié par William Roberts aux filles du Capitaine Stevenson– faire remonter à la surface les souvenirs enfouis de la ville portuaire à défaut de retrouver les siens.


Peu importe si le mystère se dissipe assez vite alors, Teresa Radice n'avait sûrement pas pour but de nous soumettre l'énigme du siècle. Le Port des marins perdus est en réalité une cantate mélancolique sur les regrets et les actes manqués mais aussi –par dessus tout– sur l'amour. Le "sentiment qui fait courir le monde" y est représenté sous quasiment toutes ses formes : filial, charnel, perdu, retrouvé, impossible, contrarié, destructeur, salvateur... et c'est un régal, surtout quand on a le palais mélancolique.


Cette simplicité touchante et poétique du scénario de Teresa Radice n'aurait sans doute pas eu autant d'impact si elle n'avait pas été accompagnée par le trait tout aussi épuré de Stefano Turconi. Avec son style crayonné et les expressions corporelles dynamiques de ses personnages, le dessinateur italien donne l'impression d'avoir affaire aux croquis préparatoires d'un film d'animation Disney. Rien d'étonnant, le talentueux illustrateur officie depuis des années pour le magazine Topolino (Journal de Mickey italien), il y a d'ailleurs dessiné L'Île au Trésor version MickeySi chaque personnage –même aperçu le temps d'une case– est unique, dans le Port des marins perdus, c'est la gente féminine qui tient le haut du pavé. Qu'il s'agisse de femmes fatales ou de jeunes filles pieuses, leur représentation est tout bonnement délicieuse. On se rend d'ailleurs vite compte qu'elles occupent une place centrale dans le récit, chacune à leur manière. Quoi de plus normal dans une histoire de marins, en même temps.
Quelques filles du Pillar To Post, lieu de plaisir incontournable de Plymouth

Crédits planches : © 2015, 2016 Teresa Radice, Stefano Turconi © Glénat / treize étrange

Alors, ça a quel goût Le Port des Marins Perdus ?

Caractéristiques principales
  • Genre : roman graphique, drame, aventure
  • Style graphique : crayonné, cartoon
œuvres similaires
  • BD et romans : L'ïle au trésor, Les poèmes de Lord Byron (Le Corsaire, en particulier) et de John Milton
  • Musique : la B.O de Master and Commander
Le Port des Marins Perdus a beau être sorti au cœur de l'été, la mélancolie et la poésie émanant du titre sont typiquement automnales. Si vous êtes passés à côté, rattrapez-vous avec l'arrivée de la saison la plus spleenétique de l'année. Un véritable concentré de spleen et de poésie servi par des crayonnés dynamiques dignes de films d'animation Disney.


Le Port des Marins Perdus
Auteurs : Teresa Radice (scénario), Stefano Turconi (dessin)
Éditeur : Bao Publishing (Italie) / treize étrange pour Glénat (France)
Nombre de pages : 320 pages
Date de sortie : 08/06/16
Prix : 22 €

6.7.16

Pear Cider and Cigarettes : Akileos nous ramène l'enivrant Robert Valley

Cela faisait un petit moment que les étals de nos librairies françaises n'avaient pas eu droit à un ouvrage estampillé Robert Valley (vous savez, le mec génial derrière les clips les plus marquants de Gorillaz et les meilleurs DC Nation Shorts sur Wonder Woman, entre autres...) sur leurs étals. Cinq années, plus précisément, depuis la publication de Blue Estate et de ses quelques planches signées par le talentueux artiste américain... et b*rdel, qu'est-ce que c'était long !!!
Avec la publication de Pear Cider and Cigarettes, le projet multimédia de l'artiste, l'éditeur français Akileos s'apprête à mettre fin à ce "sevrage" forcé. Enfin, peut-être n'est-ce pas le terme approprié vu la thématique abordé par ce comic book autobiographique.
On a tous dans notre entourage, plus ou moins éloigné, un ami plus cool que la moyenne et doué pour s'attirer les pires ennuis et par ricochet à ses proches aussi (si vous ne voyez pas, c'est que vous êtes cet ami).
Dans le cas de Robert Valley, cet ami avait pour nom Techno et son goût pour l'excès était tellement grand qu'il a fini par la payer de sa vie (ceci n'est pas un spoiler, on l'apprend dès les premières pages de l'ouvrage). Avant de casser sa pipe, Techno a toutefois réussi à entraîner ses proches dans une succession d'événements éprouvants, du Canada à la Chine pour essayer tant bien que mal de le sauver de ses pulsions auto-destructrices. Un périple que l'on sait voué à l'échec donc, mais vécu jusqu'au bout par un Robert Valley porté l'affection parfois déraisonnée pour son casse-couilles d'ami.
Accidents, alcool, drogues, femmes à problèmes... Techno n'épargna rien à son corps et à ses proches. Mais c'est ainsi : si on choisit peut-être ses amis, on ne choisit pas la force des sentiments que l'on éprouve pour eux et ce, malgré leurs défauts et faiblesses. Tel pourrait être le message délivré par ce somptueux roman graphique sous forme d'hommage, d'avertissement mais aussi d'encouragement adressé à tous les "Robert et Techno" du monde.
En 2012, Robert Valley présentait le projet de l'adaptation de cette période tumultueuse sous la forme d'un court métrage d'animation entièrement réalisé sous Photoshop (aujourd'hui retiré de la toile) et d'un livre, Massive Swerve 4. À l'époque, j'avais eu ma mâchoire de jeune goûteur culturel décrochée par la nervosité et la fluidité du trait de Robert Valley et sa manière d'insuffler une sensualité sauvage dans ses plans aux découpages cinématographiques et ses couleurs chaleureuses. Néanmoins, le résultat ne semblait pas être à la hauteur de ses envies et il se mit à travailler sur une seconde version plus ambitieuse de ce projet qu'il finit par financer via une campagne Kickstarter réussie, l'année dernière. C'est la bande dessinée remastérisée (compilant Massive Swerve 4 et 5) issue de ce projet qu'Akileos nous propose dans une version aussi qualitative qu'abordable avec ses 176 pages au prix de 19 euros. Une préparation parfaite pour le court métrage d'une trentaine de minutes prévu pour le 21 juillet prochain.


Crédits planches et vidéo : © 2012, 2016 Robert Valley © Akileos
Découvrez-en plus sur Robert Valley sur Catsuka, le site d'info n°1 sur l'animation en France

Alors, ça a quel goût Pear Cider and Cigarettes ?

Caractéristiques principales
  • Genre : autobiographie, tranche de vie
  • Style graphique : cartoon, exagéré, dynamique
œuvres similaires
  • Musique : La bande son du court métrage avec du Robert Trujillo et du Anitek dedans, mais aussi du Led Zep' ou du Kiss
De par l'histoire de deuil qu'il raconte et l'exécution graphique virtuose de son auteur, Pear Cider and Cigarettes est un projet beau et admirable sur bien des points. Le comic book aujourd'hui disponible précède un court métrage d'animation qui s'annonce également sublime :  On aimerait tous avoir un pote comme Robert Valley
Pear Cider and Cigarettes
Auteur : Robert Valley
Éditeur : Robert Valley (USA) / Akileos (France)
Nombre de pages : 176 pages
Date de sortie : 07/07/16
Prix : 19 €

17.6.16

Étunwan fait revivre l'Ouest sauvage américain [Coup de cœur]

Je n’ai jamais vraiment aimé utiliser le terme de roman graphique. Je trouvais que cette appellation servait un peu trop d’alibi à une certaine catégorie de personnes souhaitant se distinguer des lecteurs de bandes dessinées " classiques "… J’ai donc décidé d’employer ce qualificatif avec parcimonie et de ne le réserver qu’aux ouvrages dont la composition graphique et narrative emprunte avec brio les codes de la littérature et de la bande dessinée.
Avec ses magnifiques planches contemplatives et ses envolées lyriques, Étunwan : celui-qui-regarde vient d’entrer haut-la-main dans ce club ultra-select ainsi que dans celui (encore plus restreint) de mes coups de cœur absolus.
Prenant place dans l’Amérique de la fin du XIXe siècle en plein "domptage" de la nature sauvage et de ses peuples natifs par l’homme blanc, Étunwan est doté de cette beauté mélancolique propre aux œuvres dépeignant des temps bientôt révolus. On y suit Joseph –un photographe de Pittsburgh– qui devait juste participer à une expédition scientifique en territoire Sioux mais qui finit par tomber amoureux de l'environnement et la culture de cette civilisation en passe d'être bouleversés à jamais. Au retour de sa mission, il décide donc de monter sa propre expédition spécialement dédiée à l'observation et à la photographie de ces natifs américains, plusieurs décennies avant les travaux –magnifiques mais factices– d'Edward Curtis.
Vous vous dites déjà "Chouette ! Une plongée dans l'Amérique sauvage avec de la photo en mode #NoFilter en plus" ? Attendez, un peu : ce pitch de base qui aurait suffi à nous délivrer une expérience narrative contemplative sur fond de naturalisme n'est que le face émergée de l'iceberg Étunwan. L'expédition de Joseph ira ainsi plus loin que sa visée naturaliste initiale et le photographe découvrira –entre autres– Charles Baudelaire ainsi qu'une face de sa propre personnalité qui s'éveillera au contact de cette nature sauvage et ensorcellante. Une œuvre définitivement riche et vibrante de passion(s) donc, narrée et illustrée avec maestria par un Thierry Murat (Les larmes de l'assassin, Le Vieil homme et la mer...) qui aborde avec ce récit des thématiques qui lui sont chères comme l'histoire des peuples natifs américains ou la photographie ancienne. 
Vous l'aurez compris, Étunwan est pour moi un gros coup de cœur avec une recette reprenant les meilleurs ingrédients de la bande dessinée et de la littérature (on ira chercher du côté des auteurs américains du XIXe siècle, là). En lisant cet ouvrage, vous serez assurément un émerveillement de chaque instant provoqué soit par les magnifiques doubles pages sépia soit par la plume fiévreuse de Joseph / Thierry Murat
En ces temps de culte de l'instantanéité et de l'intensité (dans la photographie également), Étunwan constitue une parenthèse contemplative rafraîchissante et donc un indispensable à obtenir et à offrir.

Alors, ça a quel goût Étunwan ?

Caractéristiques principales
  • Genre : Roman graphique, historique
  • Style graphique : Éthéré, toiles sépia
œuvres similaires
  • BD et romans : La Ruée vers l'Ouest, Paroles indiennes
  • Ciné & TV : In the land of the Head Hunters, Dead Man
  • Musique : La folk indienne d'Alela Diane ou de Mariee Sioux
Étunwan est une œuvre poétique et intimiste qui ravira les amateurs de photographie et de récits sur les Amérindiens.

Étunwan : celui-qui-regarde
Auteur : Thierry Murat
Éditeur : Futuropolis
Nombre de pages : 160 pages
Prix : 23 €