Vous qui entrez, laissez tout désespérance.
"The place to chill", ce sont des recommandations d'œuvres à lire/écouter/regarder, d'activités à réaliser, de lieux à visiter, mais aussi de plats et breuvages à déguster, pour chiller, en solo ou à plusieurs.
L'année dernière, je vous présentais Glory Owlle collectif de blagueurs impertinents, aujourd'hui – à l'occasion de sa dédicace du 13 juillet, à la librairie Bulle du Mans – petit coup de projecteur sur Gad et son antihéros Ultimex ! Avis aux amateurs d'humour noir, sans filtre et avec une pointe de bourbon, voici quelques conseils pour faire aussi bien que lui :
Faire passer OSS 117 et Archer pour des enfants de chœur
Si la question "peut-on rire de tout ?" avait été au programme de son épreuve de philo, Gad aurait certainement rendu copie blanche avec uniquement un "haha !" suivi d'un dessin de doigt d'honneur, marqués dessus. Parce que le jeune auteur parisien est – comme sa créature, Ultimex – un homme d'action qui ne s’embarrasse pas de freins à sa créativité. Résultat : un humour d'une noirceur exquise bafouant tous les codes moraux communément admis. Son acolyte, Steve, n'est pas mieux mais cumule, en plus de cela, un caractère assez pathétique. Racisme, consommation de substances illicites, sexualité débridée, violences (physiques et psychologiques)... Dans Ultimex, il y en a pour tous les goûts déviants. Si vous poussez de petits cris outrés face à des l'impertinence de salon des Laurent Baffie et autres Stéphane Guillon, mouillez-vous bien la nuque avant de plonger dans un océan de vitriol :
Sans maîtrise, la nuisance n'est rien : raconter des saloperies, mais avec classe
Le gros problème avec les gens qui pensent bien manier l'humour noir, vient de leur tendance à balancer le plus de propos "choquants" en guettant les réactions outrées de la ménagère. En faisant cela, ils ne valent pas mieux que ceux qui espèrent faire rire à grand renfort de bruits de pets... Dieu merci, Gad n'est pas de cette sous-race ! Avec Ultimex, il a posé l'univers d'un dandy moderne et violent, dont l'amour des belles choses ne s'embarrasse d'aucune morale. Même lorsqu'il sort les pires horreurs, il le fait avec une forme de classe, grâce à des punchlines qui lui vaudraient les félicitations de l'agrégé de lettres classiques le plus rigide.
Un mariage entre raffinement et violence qu'il sublime avec d'autres artistes dans la revue Laudanum rendant hommage à l'esprit classieux du XIXe siècle.
S'entourer d'artistes aussi dérangés brillants que soi-même
Après Laudanum, Gad a prouvé qu'il était un animal social en fondant le collectif Glory Owlen compagnie de Bathroom Quest, Mandrill Johnson, J. J. Charogneet Chariospirale. Encore une fois, le mot d'ordre était de rire de tout, sans aucunes limites et de la manière la plus absurde possible.
Vous l'aurez compris, en solo ou en groupe, Gad est une bête lorsqu'il s'agit de manier l'humour noir et il ne tient qu'à vous de le vérifier en lisant ses différentes publications ou en venant à la dédicace du 13 juillet prochain à la librairie Bulle. Il adore qu'on lui raconte des blagues lorsqu'il dessine, à vos Carambar™ :
Réincarnation d'un auteur français torturé du dix-neuvième siècle (je vous laisse choisir lequel), Gad a choisi de ne pas choisir entre son amour pour les maniement bons mots et celui pour l'humour noir. Un véritable délice pour les amateurs du genre !
Fabien Toulmé a – en seulement deux albums – conquis le public grâce à un style narratif unique. À l'occasion de sa venue à la libraire Bulle, au Mans, pour la dédicace de son nouvel album Les Deux vies de Baudouin, je vous présente la "signature" de cet ingénieur devenu dessinateur de BD.
Diagnostiques déclencheurs
Qu'il s'agisse de son cas personnel dans son premier album Ce n'est pas toi que j'attendais ou de celui raconté dans Les Deux vies de Baudouin, la "maladie" est l'élément déclencheur commun. La trisomie 21 de Julia, la fille de Fabien Toulmé et la maladie mortelle diagnostiquée à Baudouin sont en effet les points de départ de magnifiques aventures humaines. Des accidents dans la "normalité" de leurs existences qui leur permettront au final de révéler ce qu'il y a de meilleur en eux, tout en donnant envie au lecteur de faire de même.
Pas un héros
Si les histoires de Fabien Toulmé font autant mouche, c'est sûrement parce qu'il privilégie un réalisme pudique au sensationnalisme tape-à-l'œil. Il aurait pourtant pu céder aux sirènes du pathos vu les thématiques abordées pour concerner de force le lecteur et lui arracher des larmes, à l'image de ces films dramatiques où des musiques tristes se déclenchent intempestivement. À la place, il choisit – avec son trait naïf maîtrisé – de raconter les faits dans tout ce qu'ils ont de plus ordinaire. L'auteur dresse ainsi les portraits de personnages définitivement proches de nous : nous sommes tous des Fabien et des Baudouin en puissance et les regards posés sur les "malades" en couvertures des bandes dessinées, ce sont les nôtres. Qui parmi nous n'a jamais été terrifié par l'idée d'affronter l'imprévu, de voir sa petite routine modifiée ?
Vous l'aurez compris, Ce n'est pas toi que j'attendais et Les Deux vies de Baudouin sont des petits bijoux publiés par leséditions Delcourt, et je vous encourage chaudement à les découvrir :
Concerné par la question, Fabien Toulmé a également illustré une brochure répondant aux questions concernant la trisomie 21, pour l'organisme canadien Regroupement pour la Trisomie 21.
Si tout se passe bien, je devrais pouvoir interviewer Fabien Toulmé, ce vendredi 12 avril 2017. J'en profiterai pour lui poser quelques questions, notamment sur son rapport à la musique (omniprésente dans ses œuvres). Que vous habitiez ou non au Mans, je vous invite donc à rester à l'affût en surveillant la page Facebook de la librairie Bulle, vous pourriez avoir une petite surprise ;).
ingrédients favoris : réalisme, tranches de vie, remises en question personnelles
Fabien Toulmé réussi à toucher les lecteurs en abordant avec justesse des thématiques fortes. Après avoir dessiné son expérience de parent d'enfant trisomique, il continue dans les chamboulements avec l'histoire fictive de Baudouin, un trentenaire qui apprend qu'il ne lui reste que quelques mois à vivre.
Lors de son passage à la librairie Bulle pour la sortie du premier tome du Bourreau, j'ai eu l'occasion de poser quelques questions à mon compatriote Manceau, le dessinateur Julien Carette. Oui, je vous propose l'interview quasiment un an après, mais pile à l'heure pour la sortie du deuxième tome d'une série qui fait plaisir aux rétines... Pardonné ?
" je n'ai pas fait d'école de dessin parce que c'était cher et contraignant de se déplacer du Mans. J'ai quand même essayé les Arts Plastiques de Rennes, mais ça ne m'a pas convaincu... " Julien Carette
LGC : Bonjour Julien, comment êtes-vous tombé dans la chaudron de la bande dessinée ? Julien Carette : Je suis tombé dans la BD à cause de mon collectionneur de père (plus de 2000 bandes dessinées). Je recopiais les albums classiques comme Lucky Luke et Astérix quand j'étais petit puis je n'ai jamais arrêté de dessiner, même si je n'ai pas fait d'école de dessin parce que c'était cher et contraignant de se déplacer du Mans. J'ai quand même essayé les Arts Plastiques de Rennes, mais ça ne m'a pas convaincu...
LGC : Comment êtes-vous passé de lecteur à dessinateur ? Julien Carette : Derrière, j'ai bossé en tant que graphiste en dessinant et en fréquentant des forums comme celui de Café Salé. J'ai vivoté, bossé pour des scénaristes amateurs et pros, puis une connaissance commune m'introduisit auprès de Jean-David Morvan en 2010-2011, pour la relance de Nomad (NDLR : Nomad 2.0).
"Le Bourreau est mon premier album 100% traditionnel, parce que j'en avais envie et que j'avais besoin de le faire. J'avais été un peu frustré de ne travailler qu'en numérique sur Nomad 2.0. " Julien Carette
LGC : Et comment êtes-vous arrivé sur Le Bourreau ?
Julien Carette : À la fin du tome 2 deNomad 2.0, j'ai commencé à chercher un nouveau projet BD etMathieu Gabellam'a proposé la reprise duBourreau.
LGC : Les projets ont l'air de venir à vous, quelle est votre recette ? Julien Carette : Les forums m'ont permis de contacter les gens plus facilement que via les contacts des sites officiels : ils créent des affinités. Je fais partie de la génération des blogs/books et mon carnet d'adresse s'est vraiment étoffé, même si je ne suis pro que depuis 4-5 ans.
LGC : En tant que dessinateur, comment s'organise le travail avec les scénaristes pour les projets sur lesquels vous travaillez ? Julien Carette : Je bosse quasi-exclusivement du Mans et on correspond par mails. J'ai été plutôt libre sur Nomad 2.0, même s'il y a eu quelques blocages dans mes allers-retours avec Jean-David Morvan.
LGC : Il y a de grandes similitudes entre Le Bourreau et la saga de L'Ange de la nuit de Brent Weeks, en particulier pour les pouvoirs du personnage principal et ses rapports avec son héritier et le Parlement. Il y a eu une inspiration du côté de Mathieu Gabella ? Julien Carette : Je ne sais pas, il faudrait lui demander, il ne m'en a pas parlé en tout cas.
LGC : Et vous, quelles ont été vos inspirations ? Vous avez effectué des recherches graphiques pour votre Paris médiéval et vos personnages ? Julien Carette : Pour me rapprocher de la réalité historique, j'ai fait des recherches essentiellement sur internet, via Pinterest en particulier. Je ne me suis pas appuyé sur des bouquins trop spécialisés vu qu'il y a de la fantasy, mais j'y piochais des références quand j'en avais besoin : dans Le Bourreau, l'Histoire s'adapte au récit du scénario.
LGC : Vos dessins regorgent de détails et de jeux d'ombres. Quelle est la part entre techniques traditionnelles et outils numériques ? Julien Carette : Le Bourreau est mon premier album 100% traditionnel, parce que j'en avais envie et que j'avais besoin de le faire. J'avais été un peu frustré de ne travailler qu'en numérique sur Nomad 2.0. La seule "triche" que nous nous sommes autorisés, c'est de ne pas dessiner les phylactères pour que le scénariste puisse remanier la composition. Ça m'obligeait à tout dessiner, je devais tout dessiner car je ne pouvais pas utiliser les bulles pour cacher des éléments haha !
LGC : Il vous a fallu combien de temps pour dessiner ce premier tome ? Julien Carette : Je l'ai dessiné en 8 mois. Je suis graphiste à mi-temps à côté, pour la ville du Mans et Le Mans fait son cirque, notamment.
LGC : Pour finir, en tant qu'artiste, quelles ont été vos principales influences ? Des œuvres ou des artistes cultes ? Julien Carette : J'ai lu pas mal de Metal Hurlant, que j'ai découvert quand j'étais petit, du coup je suis un grand fan de Moebius. J'ai adoré Olivier Vatine sur Aquablue. C'était ma première BD ado-adulte. J'ai aussi beaucoup été influencé par les auteurs de chez Image du milieu des années 90 comme Todd McFarlane. Je me suis pris une grosse claque par J. Scott Campbell, il influence toujours ma manière de dessiner les visages.
LGC : Pas de mangas dans le lot ? Même en ayant repris la série Nomad ? C'était un des fers de lance de la génération Kaméha (NDLR : un magazine de prépublication de mangas ainsi qu'une collection qui ont grandement participé à la construction de mes goûts en matière de mangas) Julien Carette : J'ai lu très peu de mangas à part les fondamentaux comme Gunnm, Akira ou Dragon Ball.
LGC : Vous avez une passion pour d'autres médias ? Musique ? Cinéma ? Julien Carette : Non, je n'ai plus trop le temps. Je déconstruit beaucoup les œuvres.
Sur ces mots, je laissais justement le talentueux auteurs utiliser le temps qui lui restait durant le vernissage organisé par la librairie Bulle pour profiter des lieux et des visiteurs émerveillés par les originaux mis en vente. Par ailleurs, la librairie Bulle organise un nouveau vernissage à l'occasion de la sortie du tome 2, le vendredi 14 avril, suivie d'une séance de dédicace, le samedi 15 avril. Si vous êtes dans le coin, n'hésitez pas à passer une tête, histoire de vous fracturer la rétine sur les planches et illustrations originales de l'artiste !
ingrédients favoris : compositions et poses iconiques dignes des comics
Inspiré par la scène comics des années 90 et l'écurie Image, en particulier, le trait de Julien Carette est puissant et dynamique. Son travail sur la série Le Bourreau contribue à installer son atmosphère super héroïque. L'auteur excelle aussi bien en dessin traditionnel qu'en illustration numérique.
Parce que l'article sur l'équipe de valeureux libraires de la librairie Bulle n'aurait su être réellement complet sans leurs portraits (et celui de Coralie, mais cela attendra sûrement attendra la fin de son congé maternité), je vais avoir l'insigne honneur de pouvoir vous proposer les interviews de deux de ses membres moins visibles mais tout aussi essentiels : Dominique et Béatrice.
Honneur à l'expert en bandes dessinées de collection, l'encyclopédie sur patte, j'ai nommé Dominique Guillaumont !
Le Goûteur Culturel : Bonjour Dominique, pourrais-tu te présenter s'il te plait ?
Dominique : J'ai travaillé pour le ministère de la culture en tant que responsable du parc automobile des bibliobus jusqu'en 1985 puis je suis passé de l'autre côté pour les vendre en devenant le responsable du département véhicules spécifiques en France, communauté européenne et Afrique francophone de Gruau.
LGC : Et comment as-tu fini par intégrer l'équipe Bulle ?
Dominique : J'ai pris ma retraite en juin 2012 et en tant que collectionneur depuis plus de 45 ans m'occupais déjà de trouver des bandes dessinées de collection pour Sam en plus d'être client de la librairie. On parlait déjà de la création d'un département BD de collection et de sa création quand la librairie s'agrandirait. J'ai donc intégré la librairie en septembre 2013.
LGC : Et d'où te vient cette passion pour la bande dessinée ? Tu as commencé par quoi ?
Dominique : Je suis tombé dans la BD étant enfant : quand j'étais malade, mon père achetait des BD dont Johan et Pirlouit. Mon spectre franco-belge a été très vaste mais Pilote a été un tournant pour moi avec ses descendants dissidents qui "tuèrent le père Goscinny" comme Métal Hurlant et Fluide Glacial. C'était l'époque des premiers romans graphiques et des lignes éditoriales marquées comme celle du magazine À suivre avec des auteurs prestigieux comme Tardi et son Ici-Même, François Schuiten et sa série conceptuelle Les Cités Obscures et bien sûr Hugo Pratt.
LGC : Tu es un peu l'historien de la bande, donc. Mais tu lis aussi des nouveautés ? Tu as eu des coups de cœur récemment ?
Dominique : Oui, je suis un peu le spécialiste des classiques mais je lis aussi des nouveautés même si je suis plus sélectif à ce sujet. J'ai adoré l'intégrale Félix, Les Vieux Fourneaux et L'Homme qui tua Lucky Luke. Ah et je suis un grand acheteur de la collection Air Libre de Dupuis et je suis abonné au Journal de Spirou depuis 1961.
LGC : Pour finir, quel est ton "moment de librairie" le plus marquant ?
Dominique : La sortie de Choc avec la venue d'Éric Maltaite. On a commercialisé la BD le vendredi à 00h01 et la dédicace a duré jusqu'à 02h00 du matin. J'adore animer et interviewer les auteurs invités, j'ai commencé avec Yoann en 2015 et je fais venir les auteurs anciens.
Lorsqu'il ne vend pas des bandes dessinées de collection au prix d'une Clio à des passionnés, Dominique laisse vagabonder sa plume au gré de sa folle imagination. En plus d'animer le forum Inedispirou.com (consacré au célèbre groom de Rob-Vel, mais pas que...) il est ainsi l'auteur de plusieurs romans. Le dernier en date, Nation-Étoile, a éveillé ma curiosité en tant qu'usager de la fameuse ligne 6 lorsque je vivais dans la capitale.
Quand on prend le métro on a tendance à ne considérer les stations que comme des noms à balancer dans des SMS -souvent mensongers- pour indiquer notre arrivée plus ou moins prochaine à un rendez-vous. Pourtant ces stations ont toutes des histoires à raconter et Dominique compte bien réparer cette injustice avec son recueil de nouvelles farfelues sur les stations de la ligne 6 Nation-Etoile.
Un mariage gay place d'Italie, des courses d'Hippopotames déjantées à Raspail , la statue du lion de Belfort s'animant sous la pleine lune à Denfert, un retour bref à l'époque des ruelles coupe-gorges et des joueurs d'orgues de barbarie à Corvisart et Glacière...
L'auteur a connu Paris et ses (r)évolutions urbaines, témoignant aux coins de ses envolées lyriques de temps où la face de la ville lumière paraissait certes moins reluisante, mais vibrait d'une farandole d'émotions sauvages et authentiques.
Découvrez ou re-découvrez Paris en suivant ce parcours tantôt fantasmagorique, tantôt ancré dans l'actualité et le réel, de la ligne de métro Nation-Etoile. Pour acheter l'ouvrage, vous pouvez soit cliquer sur sa couverture ci-dessus, soit le demander lors de votre prochain passage chez Bulle. Pourquoi pas les mercredi et samedi après-midi, au moment du service de Dominique ?
Je ne vais pas vous mentir, le foot et moi, ça fait deux. Préférant le rugby ou le handball (sans parler du basket, largement au-dessus de tout), les actualités de ce sport de milliardaires me passent bien au dessus de la tête en général, d'autant plus que ces derniers temps elles relèvent plutôt du fait divers que des pages sport...
Toutefois, je ne peux que reconnaître l'engouement unique autour du ballon rond, plaçant la discipline au rang de phénomène mondial et social au point de pouvoir même avoir un impact sur l'économie, voire même sur la place d'un pays sur l'échiquier international. C'est pour cette raison que je n'ai pas hésité une minute à me procurer Un Maillot pour l'Algérie, la bande dessinée relatant la création de l'équipe du FLN (Front de Libération National d'Algérie) et à rencontrer ses auteurs ainsi que Rachid Mekhloufi, un des joueurs de cette équipe dont les victoires sur les terrains de football du Maghreb, d'Asie et d'Europe de l'Est ont eu d'immenses répercussions politiques.
Une soixantaine d'années après les Accords d'Évian de 1964 signant la fin de la Guerre d'Algérie et l'indépendance de celle-ci, cet épisode de l'histoire commune de la France et de l'Algérie reste un sujet épineux à traiter. C'est pourquoi il faut reconnaitre aux auteurs d'Un Maillot pour l'Algérie –en plus des qualités graphiques et narratives indéniables de leur bande dessinée– un cran comme on aimerait plus en voir dans l'industrie culturelle. En effet, en plus de ressasser une période trouble de l'histoire française, Rey, Galic et Kris, se permettent de la décrire du point de vue du "camp algérien", toutefois en tâchant de faire preuve d'objectivité historique et en évitant les pièges faussement humanistes de l'auto-flagellation de la France.
Le récit nous place ainsi en 1958 –après une introduction relatant le massacre de Sétif, du 8 mai 1945 dont furent témoins deux des personnages principaux du récit– alors que le FLN, comprenant que l'indépendance ne pourra pas se gagner uniquement par les armes, décide de donner une visibilité internationale à sa lutte par le biais du football, le sport le plus populaire au monde. Une opération d'exfiltration rocambolesque d'une dizaine de joueurs d'origine algérienne évoluant dans le Championnat de Ligue 1 français (dont quatre sélectionnables en équipe de France) est alors mise en place afin de constituer l'équipe nationale renégate d'une Algérie alors française.
L'équipe de football du FLN réalité VS bande dessinée
Il serait bien entendu naïf –et insultant pour tous ceux qui ont versé leur sang, d'un côté comme de l'autre– de penser que cela a suffit à renverser l'issue de la guerre, mais on ne peut que reconnaître l'habileté de la manœuvre utilisant le soft power pour sensibiliser l'opinion internationale jusqu'alors habituée à entendre parler de l'Algérie au travers des actes violents commis par ses "terroristes". Ferhat Abbas, le président du GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne) déclarera même à l'époque que le fait d'avoir constituer une équipe clandestine de football avait fait gagner dix ans à la cause algérienne.
Une équipe légendaire donc, dont a fait partie Rachid Mekhloufi, ancien joueur de Saint-Étienne qui avait fait le déplacement au Mans lors d'une rencontre organisée le 26 avril dernier à L'Abbaye de l'Épau par le Club des cent cravates du Mans en partenariat avec la librairie Bulle et les éditions Dupuis.
Présent dans la salle de conférence, j'ai tâché de retranscrire au mieux les réponses de Monsieur Mekhloufi concernant sa perception de sa participation à l'Histoire ainsi que son opinion du football moderne : vous verrez que malgré ses 79 ans, l'ancien fellagha du ballon rond a su rester vif d'esprit et quelque peu taquin.
Rachid Mekhloufi et Samuel Chauveau, le fondateur de la Librairie Bulle
À propos du projet BD Un maillot pour l'Algérieet de la constitution de cette équipe légendaire : Monsieur Mekhloufi a été plutôt surpris qu'il soit mis en chantier par des français. Il aurait pensé que ce serait plutôt à l'Algérie d'en parler. À l'époque, le gouvernement français avait fait en sorte que les journaux ne parlent
plus de L'Algérie, du coup le FLN avait décidé de médiatiser la cause en
créant une équipe de football composée d'internationaux. Il précise que c'est Ben
Tifour, un membre de l'équipe en fin de carrière, qui avait pensé braquer
les projecteurs sur la guerre d'Algérie grâce au football.
À propos de la guerre d'indépendance et de son enrôlement dans l'équipe : À l'époque de son enfance, il y avait une sorte de
ségrégation en Algérie avec des pieds-noirs qui s'accaparaient tout, pour lui c'est ce qui
a provoqué la guerre d'indépendance. Il avoue avoir été enrôlé en partie grâce à l'envoi de gars de Sétif pour l'attendrir. Il était gêné de jouer aux côtés de Zitouni et des autres qui étaient des esthètes prodigieux. Pour lui, c'était la perle du football alors que lui-même pratiquait un football imparfait. Il reconnait avoir énormément appris à leurs côtés.
Il précise que sans leurs femmes, des femmes françaises pour la plupart, ils n'auraient
jamais réussi à tenir si bien ces 4 années de tournée et affirme être en admiration
devant ces "saintes".
À propos de la différence entre le football d'aujourd'hui et celui de son époque : Il fit remarquer que les ballons étaient plus durs de son temps, les terrains et les vestiaires
étaient dégueulasses alors qu'aujourd'hui les joueurs sont
gâtés à ce niveau, sans compter tous les moyens déployés pour leur préparation. Il avoua aussi ne plus regarder le foot à la TV à cause des "petits rigolos actuels qui se mettent de la gomina et se jettent au sol au moindre contact".
À propos de son retour en France et à Saint-Étienne : Il apprécie encore aujourd'hui l'absence de ressentiment de la part des joueurs et du président de St Etienne
à son retour. Il en est d'autant plus reconnaissant du fait que
l'OAS (Organisation Armée Secrète)menaçait le club. Le public venait également voir le footballeur
qu'il était devenu et il est reconnaît être revenu meilleur qu'avant.
Enfin, à propos du cas Karim Benzema (à noter que le 26 avril, la décision de Deschamps n'étaient pas encore connue) : Pour lui, Benzema devait être "traîné loin des terrains pour ses bêtises si elles étaient avérées".
Lors de cette journée du 26 avril, j'ai également pu m'entretenir avec Kris et Javi Rey et leur poser quelques questions sur leur collaboration ainsi que sur leurs futurs projets (je crois avoir quelques biscuits intéressants pour vous, les amis), mais je vous garde ça pour une prochaine fois. Restez à l'affût, en attendant, je vous laisse sur cette vidéo en honneur de Monsieur Mekhloufi et de ses coéquipiers :
Alors, ça a quel goût
Un Maillot pour l'Algérie ?
Caractéristiques principales
Genre : bande dessinée historique
Style graphique : semi-réaliste
œuvres similaires
BD : Carton Jaune (de Didier Daeninckx et Asaf Hanuka)
Ciné : Coup de tête, Good Luck Algeria
Malgré l'amour fou de Kris pour le foot, Un Maillot pour l'Algérie est bien plus qu'une bande dessinée à la gloire du ballon rond. Il s'agit plutôt d'une tranche de la complexe Histoire franco-algérienne vue au travers du prisme footbalistique ainsi qu'une ode au soft power et à tous les moyens luttes ingénieux et non-violents.
Un Maillot pour l'Algérie
Auteurs : Javi Rey (dessins), Bertrand Galic (scénario) et Kris (scénario) Éditeur : Dupuis Nombre de pages : 116 pages
Si quelqu'un m'avait dit il l'année dernière, à la même période, que j'apprécierais de vivre au Mans, je lui aurais ri au nez comme s'il m'avait annoncé que je mettrai un album de rap français dans mes coups de cœur culturels de 2015. Depuis, j'ai écouté l'album Négritude de Youssouphaet j'ai fini par découvrir les richesses qu'avaient à m'offrir l'ancienne capitale Cénomane.
Je ne m'attarderais pas sur ses habitants chaleureux et son cadre de vie bien plus agréable qu'il n'y paraît au premier abord ni sur son circuit automobile ou ses rillettes mondialement réputés. Ça a bien sûr joué, mais ce qui m'a définitivement conquis est un trésor caché, inestimable pour tout fan de bandes dessinées qui se respecte : la librairie Bulle.
Inaugurée en janvier 1983, cette véritable institution de la vie culturelle mancelle a su créer une réelle marque de fabrique basée sur l'événementiel et la qualité de service, séduisant aussi bien les clients que les maisons d'édition et leurs auteurs. Nous sommes en 2016, trente trois ans ont passés, la librairie a quitté ses locaux du Vieux Mans pour s'installer en plein centre-ville mais la flamme semble brûler comme au premier jour dans le cœur de Samuel Chauveau, son fondateur qui a su s'entourer d'une équipe éclectique et passionnée. Ils s'appellent Coralie, Dominique, Élisa, Frank, Ginette, Lilian, Mathieu, Matthieu et Philippe et j'ai eu l'honneur de pouvoir interviewer quelques-uns de ces super libraires.
Voici leurs portraits dans l'ordre des interviews réalisées entre décembre 2015 et mars 2016 (c'est que ces gens-là ne font pas semblant de bosser et ont difficilement du temps pour tailler le bout de gras) :
Le Goûteur Culturel : Bonjour Frank, ravi de commencer ces interviews par toi ! Peux-tu te présenter et nous raconter comment tu es arrivé dans l'équipe Bulle ?
Frank : Je fais partie des "anciens" avec Philippe (rires). Je suis arrivé en 1996 –quand la librairie était encore dans le Vieux Mans– mais j'étais client depuis 1984.
LGC : Manceau d'origine, donc ? Et tu as fait des études de libraire à la base ?
Frank : Oui, je suis un Manceau pur jus. Mes études et mon parcours n'avaient rien à voir avec le monde de la librairie, même si j'ai toujours été lecteur de BD. J'ai fait un CAP de serveur ainsi qu'un BTS informatique et j'ai été serveur avant de finalement travailler pour Bulle en 1996, quand Samuel m'a proposé de rejoindre l'équipe.
LGC : Et du coup, d'où te viens ton amour pour la BD ? Comment es-tu tombé dans la marmite ? Avec quelles œuvres ?
Frank : J'y suis tombé tout-petit, lorsque j'ai été inscrit à la bibliothèque pour tous des Sablons, chez ma grand-mère. Les premières BD à m'avoir marqué sont Astérix, Léonard et Robin Dubois.
LGC : Des classiques indémodables ! Et sinon, en tant que libraire, tu t'es spécialisé dans un genre en particulier ?
Frank : Je suis un gros lecteur de BD franco-belge et de mangas. Mes coups de cœur vont ainsi de bandes dessinées comme Sur les Ailes du monde –un beau récit sur l’ornithologie sur fond de voyage en Amérique– ou La Passion de Dodin-Bouffant –une BD autour de la grosse bouffe, pour laquelle nous avons organisé un événement pot-au feu (rires)- à Initial D, vu que je suis un grand fan de bagnoles !
Un des zombies de l'événement Walking Dead organisé à l'Abbaye de l'Épau, le 25 septembre 2011
LGC : Pour finir, quel est ton "moment de librairie" le plus marquant ?
Frank : Oh, il y en a eu plein, je ne pourrais pas me contenter d'en citer un. Disons que dans mon top, il y a la rencontre avec Van Hamme (XIII, Largo Winch...) au Palais des congrès, la "Zombie Walk" organisée à l'Abbaye de l'Épau pour la venue de Charlie Adlard (The Walking Dead...). Mais ce sont surtout les remerciements des clients après qu'ils aient adoré un titre conseillé par mes soins. C'est pour ça que je m'efforce de tout lire pour être d'un vrai conseil pour eux.
LGC : Bonjour Philippe, pourrais-tu nous raconter l'histoire de ton arrivée chez Bulle ?
Philippe : Je suis un ami de longue date de Samuel mais je suis arrivé en 2001, en même temps que le matériel informatique. Jusqu'à l'année dernière, j'ai cumulé mon poste avec un métier de commercial dans la chimie en parallèle.
LGC : Et comment es-tu tombé dans la marmite BD ?
Philippe : Je suis tombé dedans tout gamin, quand on allait emprunter des BD avec Sam à la bibliothèque rue de la Reine Bérengère. C'était évidemment avec de la BD franco-belge avec Les Schtroumpfs, Gil Jourdan mais aussi des revues BD hebdomadaires.
LGC : C'est une longue histoire d'amour avec la BD et avec Samuel. Comment en êtes-vous arrivé à travailler ensemble ? Quel est ton rôle dans l'équipe ?
Philippe : À la base, je n'ai pas un cursus de professionnel du livre mais plutôt un profil "informatique", j'ai ainsi répondu au besoin d'informatisation de la librairie en 2001 en commençant par une douzaine d'heures par semaines, comme je le disais plus tôt. Maintenant que la librairie occupe 100% de mon temps de travail, j'ai un rôle administratif, je gère les appels d'offres et je conseille bien entendu les clients.
LGC : En parlant de conseil, quelle est ta spécialité ? Tu es resté fidèle à la BD franco-belge ou tu as "dévié" en chemin ? Quels sont tes "moments de librairie" ?
Philippe : Je reste un grand amoureux de bandes dessinées franco-belges mais je ne suis pas très calé comics et je ne lis pas du tout de mangas. Pour le "moment", ce serait d'avoir vu 2000 personnes se déplacer à l'Abbaye de l'Épau pour la venue de Zep.
LGC : Salut Lilian ! On s'était rencontrés plusieurs fois à Angers dans la librairie Le Repaire des héros, comment es-tu arrivé au Mans et dans l'équipe Bulle ? As-tu suivi une formation autour des métiers du livre ?
Lilian : Oui, j'ai effectivement vécu un temps à Angers, mais je suis Sarthois d'origine. J'ai fait un BTS biochimie et Génie bio mais je suis devenu libraire par passion. Samuel était mon libraire quand j'étais petit et il m'a offert l'opportunité de rejoindre son équipe au moment du déménagement, j'ai donc sauté sur l'occasion.
LGC : Et quelles sont tes spécialités ? Comment es-tu tombé dans la bande dessinée ?
Lilian : Oh, je crois que je suis assez éclectique même si j'ai commencé comme pas mal de monde par de la BD franco-belge avec Astérix, Boule et Bill et Gaston mais j'adore également les comics et les romans graphiques.
LGC : Et sinon, quel est ton meilleur souvenir de libraire ?
Lilian : Je crois que c'est la rencontre avec Zep et la découverte de la générosité de cet auteur qui a fait plus de 120 dessins et n'a laissé aucun gamin repartir les mains vides. D'ailleurs, je crois que ce qui me touche le plus, c'est la gentillesse des auteurs lors des événements ! Ah et il y a eu aussi mon premier Noël dans l'équipe et les retours des clients satisfaits de mes conseils !
LGC : Bonjour Madame Ginette ! Depuis combien de temps travaillez-vous avec votre fils ? Vous n'avez pas émis de réticences quand il s'est lancé ?
Ginette : Je suis là depuis l'ouverture en 1983. Je n'ai pas freiné Samuel même s'il s'est lancé très jeune. À la base, je donnais juste un coup de main pour ranger et nettoyer mais j'ai fini par intégrer l'équipe quand la sœur de Samuel s'est mariée. Il avait ouvert la boutique avec elle et du coup j'ai proposé de la remplacer pour éviter qu'il soit seul à la barre.
LGC : Et personnellement, vous étiez déjà une lectrice de bandes dessinées ?
Ginette :Oh oui, je suis une amatrice de BD. Quand j'étais petite je lisais les aventures de Rip Kirby, c'était une lecture typiquement masculine mais j'aime les enquêtes et les westerns (j'ai adoré Undertaker) ! Je lisais également Tintin ainsi que les magazines de mes copines : je me souviens particulièrement de Fripounet et Marisette ! Je lis aussi des mangas et dernièrement j'ai adoré Tony Chu, même si en général je trouve que les comics vont trop vite.
LGC : C'est super cool ! Et avant de travailler dans la librairie, que faisiez-vous ? Quels sont les moments de libraires qui vous ont marquée depuis que vous faites ce métier ?
Ginette : J'étais femme au foyer. Mes moments préférés sont sans hésiter les rencontres avec les auteurs à l'époque où Sam venait de se lancer. Il fallait batailler pour les faire venir et se créer un réseau, mais c'était tellement émouvant. Je me souviens encore de la venue de Jean-Louis Pesch (Sylvain et Sylvette). Après j'adore également ce qu'on fait maintenant comme la venue de Vance en hélicoptère, la "Zombie Walk" pour The Walking Dead ou encore la venue d'Enki Bilal. J'adore quand le contact humain est chaleureux et enrichissant.
LGC : Salut Matthieu, quand es-tu arrivé dans l'équipe Bulle ? Quel est ton rôle ?
Matthieu : Je suis arrivé le 1er août 2013, avant ça, je donnais un coup de main à la librairie pour la 25e Heure du livre et pour les animations pendant 15 ans. J'ai fait des études commerciales à la base avec un BTS NRC en apprentissage puis j'ai travaillé pour Mondial Assistance. En fait, je me suis formé sur le tas en interne à la vente et à la gestion des stocks avec Franck. Je gère l'arrivage des nouveautés en début de semaine, du coup je suis de repos vendredi.
LGC : Et quand es-tu tombé amoureux de la bande dessinée ? Tu t'es spécialisé dans un genre pour le travail ?
Matthieu : J'étais tout-petit et je n'étais pas vraiment un gros lecteur de romans mais j'adorais lire les BD. J'ai commencé avec les Blake et Mortimer, Tintin et Astérix de mon père et au final ça m'a donné le goût de la lecture. Aujourd'hui, je suis spécialisé dans la BD jeunesse ainsi que dans les classiques, ce qui me rend complémentaire avec les autres car je ne lis pas beaucoup de comics.
LGC : Pour finir, quel est ton "moment de librairie" ?
Matthieu : Il est plutôt récent, c'est la sortie du Tintin en patois Sarthois et tout le projet monté autour par Bulle ? Le "Tintinophile" que je suis est aux anges !
LGC : Salut Mathieu, peux-tu me raconter ton arrivée dans l'équipe ?
Mathieu : Je bossais dans la fonction publique juste avant, pour la bibliothèque départementale de la Sarthe. Je conduisais le bibliobus pour effectuer la rotation des ouvrages entre les bibliothèques. J'étais client de la boutique et j'ai travaillé avec la librairie lors d'animations en commun à l'Abbaye de l'Épau et Samuel est venu me chercher 6 mois avant l'ouverture pour faire l'inventaire ainsi que du repérage. En avril 2013, j'intégrais l'équipe.
LGC : Tu as suivi quelle formation pour faire cela ? Bibliothécaire ?
Mathieu : Non, non, j'ai un diplôme de couvreur zingueur et j'ai été pompier dans une autre vie, du coup j'ai pu passer le permis poids lourds qui m'a servi plus tard à occuper le poste de conducteur du bibliobus.
LGC : Et pour la BD, quand est-ce que tu es tombé dedans ? Tu as un genre de prédilection ?
Mathieu : J'ai commencé enfant par les Tintin et Pif Magazine. Maintenant je lis de tout et dans la librairie, je m'occupe essentiellement des rayons BD adultes, documentaires et tranches de vies ainsi que des comics. J'ai une grosse affinité avec l'indé' en général.
LGC : Terminons par ton moment de librairie préféré, il y a des événements ou des réactions de clients qui t'ont marqué ?
Mathieu : Le Rallye Tintin, sans hésiter : Samuel avait rencontré Moulinsart pour faire un rallye déguisé, du Mans à Cheverny. Ça a donné lieu à une grosse fête et à un engouement populaire avec des gens déguisés en Castafiore ou en Professeur Tournesol et un défilé de belles bagnoles ainsi qu'un concours de déguisement pour les enfants.
LGC : Bonjour Élisa, tu es la plus jeune de l'équipe, je crois. Quand es-tu arrivé chez Bulle ?
Élisa : J'ai fait un apprentissage de 2013 à 2015 dans la librairie pour valider mon Brevet Professionnel de libraire et j'ai finalement signé un CDI en août dernier.
LGC : Oh ! Tu es la première interviewée issue d'une formation des métiers du livre ! Quand et comment est-ce que tu es tombée dans la bande dessinée ?
Élisa : En fait c'est relativement récent. Ça date de mon emménagement au Mans, il y a cinq ans. J'ai eu le coup de foudre quand je suis entrée dans la librairie bulle et que j'ai découvert que l'univers de la BD était plus vaste que les Astérix que je lisais étant enfant, même si j'y suis bien entendu très attachée.
LGC : Niveau de tes lectures, quel est ton rayon de prédilection ? As-tu un moment de librairie en tête ?
Élisa : J'ai des goûts assez éclectiques mais je me suis plus spécialisée dans la BD jeunesse et dans les mangas. Mes moments préférés sont ceux où les enfants et leurs parents reviennent satisfaits de mes conseils.
Après avoir pu interviewer les libraires, je m’entretenais enfin Samuel le fondateur de l'établissement, entre deux de ses organisations d'événements. Nous nous installâmes donc dans l'annexe de la libraire dédiée aux expositions, un mardi matin afin de terminer cette série de rencontres.
LGC : Bonjour Samuel, merci d'avoir pris du temps pour m'accorder cette interview ! Peux-tu te présenter rapidement et me dire comment tu en es arrivé à devenir libraire ? Qu'est-ce qui t'as donné goût à la bande dessinée ?
Samuel : Je suis né en 1962 et j'ai grandi avec Gil Jourdan, Spirou et les classiques des années 70 que mon père m'achetait. Ensuite, je me suis fourni à la bibliothèque rue de la Reine Bérengère dans le Vieux Mans. Elle était tenue par des sœurs bénédictines, les sorties d'ouvrages étaient payantes mais peu chères.
Après le bac, dans les années 80, j'ai commencé à travailler l'été à la MMA en tant que fils d'employé. Je gagnais à peu près 700 euros / 4000 francs par mois et c'est là que j'ai commencé à acheter de la BD chezDoucetet à L'Athanor.
À la fac, j'allais tout le temps chez Doucet et je commençais à m'intéresser aux éditeurs en plus des bandes dessinées au point où la librairie appelait parfois à la maison pour avoir des informations. C'est à cette époque que la question à commencer à se poser quant à l'ouverture d'une librairie.
En parallèle, je ne brillais pas vraiment sur les bancs de la fac : ça ne m'intéressait pas du tout à vrai dire (rires). Après de brèves études de Droit puis de Lettres, j'ai abandonné les études quand on m'a offert un job de pion et donc la possibilité de gagner de l'argent. Je commençais à essayer de trouver un pas-de-porte dans le Vieux Mans mais c'était bien trop cher.
En 1982, lors d'une ballade avec ma sœur dans le Vieux Mans que je suis tombé sur le pas-de-porte de l'ancien local. Après renseignement, je me suis rendu compte qu'il n'était pas cher, je me suis donc lancé et la librairie ouvrait en 1983... En fait, j'aurais pu ouvrir dès novembre 1982 mais, en bon commerçant, j'ai préféré laisser passer les fêtes (rires).
LGC : Et ça n'a pas été trop dur au début ? Comment as-tu réussi à "faire ton trou" ?
Samuel : Il a vraiment fallu carburer dur au début et utiliser le bouche-à-oreilles pour faire venir les auteurs. Le premier d'entre eux fut Jean-Louis Pesch qui était l'ancien propriétaire du bâtiment. Il me conseilla ensuite d'inviter Pierre Makyo, l'auteur de La Balade au bout du monde. C'était un des plus gros succès des années 80 et j'ai pu avoir l'auteur en dédicace pour la sortie du tome 4 dans un restaurant du Vieux Mans (anciennement à la place du restaurant Ô Bon Soir). Les dédicaces se faisaient d'ailleurs souvent en dehors des murs et il m'a fallu une dizaine d'années pour pouvoir vivre de mon activité : je n'avais pas de formation de gestionnaire mais j'étais boosté par la passion !
Trois ans après l'ouverture, j'ai eu un concurrent dans la cité commerciale souterraine développée durant les travaux. Il me menaça de causer ma faillite en moins d'un an et ça aurait pu être le cas vu qu'il était plus mature que moi, mais c'est lui qui a fini par fermer. Ça a créé un déclic chez moi et j'ai commencé à me professionnaliser et à rôder ma méthode.
On a également eu la chance d'avoir le support des journalistes locaux et de bénéficier du boom des librairies spécialisées dans les années 80. C'était une époque où la presse BD était plus importante que les albums de bandes dessinées, un âge d'or de la prépublication où il sortait moins de trois cent albums par ans.
Samuel : Dans les années 2000, il y a eu une accélération des dédicaces et on les organisait dans le hall d'entrée de la boîte en face –qui était une boîte gay (rires)– ça avait un côté convivial et on faisait également des dédicaces dans la rue en été.
À un moment, le stock a fini par dépasser les cinq mille bandes dessinées et il a fallu acheter un local pour les stocker... puis, comme j'ai toujours eu un grand amour pour les figurines, nous avons ouvert une annexe dans la même rue pour en vendre.
Bulle était devenue une des dix plus grandes librairies de France et je crois que j'ai également "grandi" en même temps que mon commerce qui comptait alors cinq employés. J'avais mûri avec l'évolution du marché de la bande dessinée et sa diversification. Le métier devenait de plus en plus intéressant avec des œuvres séduisant un plus large public la possibilité de devenir acteur et même passeur.
Du coup, quand on m'a proposé Enki Bilal en dédicace, je me voyais mal mettre en place la rencontre dans le Vieux Mans. On a donc pris contact avec les services de la Bibliothèque départementale en septembre 2003 pour organiser l'événement à l'Abbaye de l'Épau et avec le bouche à oreilles et la presse, plus de 400 personnes se sont déplacées pour une assister à une rencontre sans aucune dédicace à la clé.
LGC : Et à quel moment as-tu décidé qu'il était temps de changer de locaux et d'agrandir la librairie pour pouvoir répondre à tes ambitions ?
Samuel : Au bout de trente ans de librairie dans le Vieux Mans, ça commençait à être vraiment compliqué. Heureusement, mon voisin et ami architecte avait la même problématique de logistique et d'infrastructure. Nous voulions déménager pour continuer nos activités tout en restant voisins, du coup nous avons fait des visites ensemble jusqu'à avoir un coup de foudre pour la friche où nous sommes installés en ce moment.
La friche avant travaux
Samuel : Ce nouveau local, cette "nouvelle Bulle" représentait pour moi une nouvelle vie, une étape supplémentaire dans mon métier. Elle me permettait d'être en adéquation avec la nouvelle image du libraire que je me faisais : un plus grand professionnalisme et un sens esthétique au service de l'humain.
LGC : J'ai pu voir ça avec les membres de ta petite équipe. ils ont tous des profils différents mais ont tous le même amour dévorant pour la BD. Je vais donc te poser la même question qu'à eux : quel est le moment de librairie qui t'a le plus marqué ?
Samuel : J'en ai deux, je pense : le procès contre la Fnac pour la jurisprudence autour de la loi du prix unique du livre (NDLR : la Loi 81-766 du 10 août 1981 ou Loi Lang vise à éviter que les points de ventes ne fixent des prix différents pour les livres. La concurrence se fait donc par le service et non par la capacité à casser les prix) et les événements à l'Abbaye de l'Épau.
Le procès avec la Fnac a eu lieu alors que j'étais encore un jeune libraire et que je découvrais mes collègues, notamment un Belge qui attaquait la Fnac pour ses pratiques de discount sur les livres : il en avait marre car il avait traversé la frontière justement pour ne plus devoir se battre contre la grande distribution sur ce point. Nous nous sommes regroupés à trois libraires –Nantes, Le Mans et Grenoble– pour suivre le procès, puis pour se battre pour faire respecter la loi dans toute la France. Nous –les libraires spécialisés BD– avons réussi à faire plier la Fnac et à la faire rentrer dans la légalité en gagnant les procès de Lille et du Mans en 1993 !
Les événements à l'Abbaye de l'Épau ont été un tournant important pour moi, aussi bien dans ma relation avec les éditeurs que pour le côté pédagogique et profond qu'elles apportent aux rencontres. Pour moi, la bande dessinée doit garder son côté populaire et convivial, ce qui colle parfaitement avec ce lieu magnifique.
D'ailleurs, je crois que je ne suis pas le seul à apprécier ce côté populaire de la BD quand je vois le succès des Vieux Fourneaux. Cette série a été un événement marquant aussi bien au niveau qualitatif que pour son symbole économique (c'est une bande dessinée qui vend !).
LGC : Merci Samuel pour toutes ces réponses !Vivement la prochaine rencontre à L'Épau !
La discussion avec Samuel avait duré plus d'une heure et je rentrai chez moi, le carnet bourré d'anecdotes et de découvertes sur le Mans –une ville décidément pleine de surprises et d'amoureux de phylactères– tout en me disant que j'aurais pu tomber plus mal...
Dix minutes plus tard, devant la porte d'entrée de mon immeuble, je me rendais compte que j'avais oublié mes clés chez moi, mais ceci est une autre histoire qui n'enlève rien à la qualité de la ville.
Alors, pourquoi et comment aller à Bulle ?
Caractéristiques principales
Commerce : Librairie indépendante
Spécialité : Vente de bandes dessinées, mangas, comics et produits dérivés autour de la BD
Coordonnées
Adresse : 13 rue de la Barillerie, 72000 Le Mans
Numéro de téléphone : 02 43 28 06 23
Plus qu'une simple librairie, Bulle est pour nombre d'habitants du Mans une véritable institution qui a su profondément implanter son amour pour la bande dessinée dans le tissu local.