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25.4.16

Roberto Ricci et Laura Iorio : l'intégrale de l'interview

Hey oui, l'édition 2016 du FIBD d'Angoulême fut tellement riche en rencontres que, près de trois mois après, je continue à publier des compte-rendus d'interviews d'auteurs. Aujourd'hui je vous propose de découvrir Roberto Ricci et Laura Iorio, un fabuleux couple d'artistes italiens dont Le Cœur de l'ombre, leur dernière œuvre commune, est sur le point d'être publiée aux éditions Dargaud.
La première partie sera concentrée sur le parcours de Roberto Ricci et à Urban, la série sur laquelle il travaille avec le scénariste prolifique Luc Brunschwig (Bob Morane - Renaissance, Léviathan, Le Pouvoir des innocents...), tandis que la seconde sera dédiée au Cœur de l'ombre.
Le Goûteur Culturel : Bonjour Roberto, pouvez-vous vous présenter, s'il vous plait ?Qu'est-ce qui vous a amené à faire de la bande dessinée ?
Roberto Ricci : À la base je devais être guitariste, j'étais même plutôt bon et jusqu'à mes 20 ans, j'avais pour objectif de devenir musicien professionnel. Et puis j'ai eu un problème au tendon qui m'a ramené vers ma deuxième passion, la bande dessinée. D'ailleurs, ma passion pour la BD est née vers mes 11-12 ans, quand j'ai découvert Moebius et le Ronin de Frank Miller. Ces deux auteurs m'ont fait comprendre que la bande dessinée était au-delà de Mickey : Quand j'étais enfant, je n'avais pas vraiment accès aux autres types de BD et c'est un problème qu'ont eu pas mal d'Italiens de ma génération. Ah et sinon, j'ai également essayé d'autres boulots mais je m'ennuyais à chaque fois (rires). 
LGC : Ça veut dire que dans une autre réalité, il y a peut-être un Roberto Ricci rockstar (rires). Et du coup, vous avez suivi une formation ? quelles ont été vos premières expériences en tant que dessinateur ?
Roberto Ricci : J'ai fait un an d'école de BD mais je trouvais ça trop cher. J'ai donc essayé de m'améliorer en autodidacte en me basant sur les travaux d'auteurs comme Bernie Wrightson et ses illustrations magnifiques sur la Créature de Frankenstein. J'ai vraiment essayé de me rapprocher de son style tandis que je m'entraînais à la colorisation en Italie en bossant sur des albums jeunesse. 
Mon premier gros contrat fut pour Heavy Metal USA à la fin des années 90. J'utilisais un style graphique différent à chacune de mes histoires, c'était comme un labo d'expérimentation qui m'a permis de constituer une sorte de portfolio. Au début des années 2000, un ami m'a averti qu'un scénariste cherchait un dessinateur en France.

LGC : Ce scénariste, c'était Philippe Saimbert pour Les Âmes d'Helios, j'imagine. Comment s'est passée votre collaboration ?
Roberto Ricci : Oui, c'était bien lui. La bande dessinée est née d'échanges compliqués en italien et en français et j'ai acheté un ordinateur exprès pour pouvoir communiquer avec lui (rires). Nous avons ensuite envoyé notre projet à un paquet d'éditeurs et ce sont Delcourt et Dargaud qui se sont les premiers montrés intéressés. Nous avons signé avec Delcourt et j'ai décidé d'embarquer pour Paris et d'apprendre le français. Les projets se sont ensuite enchaînés tandis que j'enseignais en parallèle dans l'école de BD dans laquelle j'avais fait mon année d'essai : j'étais du coup un jeune prof de 23 ans au milieu d'élèves souvent plus vieux que moi (rires).
LGC : Et ça n'a pas été trop difficile niveau rythme de vie et de travail ?
Roberto Ricci : J'ai travaillé dur sur Les Âmes d'Helios pour boucler les 4 tomes en 5 ans. Je suis devenu storyboarder pour d'autres artistes par la suite sur des titres comme Breakpoint de Philippe Saimbert et d'Andrea Mutti chez Albin Michel. C'était super rare pour l'époque, surtout pour Albin Michel qui ne savait pas trop comment contractualiser la tâche de storyboarding. 
LGC : Vous ne travaillez que sur des projets français ? Vous n'êtes pas tenté pas des travaux 100% italiens ? 
Roberto Ricci : J'ai bien sûr fait des essais de travaux en Italie, notamment des couvertures pour le magazine gore Splatter, mais je travaille essentiellement pour la France... Même si mon studio de travail parisien a été longtemps 100% italien (rires). En ce moment par exemple, je travaille sur Le Cœur de l'ombre, un nouveau projet chez Dargaud avec ma compagne (NDLR Laura Iorio qui accompagnait Roberto pour l'interview et qui vaquait tranquillement à ses occupations, l'air de rien alors qu'elle préparait un tel projet).
LGC : Oh !? Puis-je vous poser quelques questions à ce sujet après l'interview ? Madame Iorio, accepteriez-vous de vous joindre à nous pour me présenter le projet ?
Laura Iorio : Bien sûr, j'en serai ravie ! 

LGC :  À propos de collaborations, vous travaillez avec Luc Brunschwig  depuis 5 ans sur la série Urban dont je suis un énorme fan. Pouvez-vous m'en dire plus sur votre duo de choc s'il vous plaît ?
Roberto Ricci : On s'est rencontrés en 2008, au moment où on essayait de faire éditer Le Cœur de l'ombre avec LauraLuc était alors éditeur chez Futuropolis. Il refusa le projet mais nous restâmes en contact (rires). J'ai ensuite commencé à bosser avec Marco D'Amico sur Moksha, une BD chez Robert Laffont mais l'éditeur stoppa sa collection en 2009 et la série s'arrêta au tome 1. J'ai recontacté Luc pour lui proposer de faire un one shot pour lui, c'est là qu'il m'embarqua dans l'aventure Urban en me la présentant comme un projet en 6 tomes.
LGC : Je crois que Luc Brunschwig avait déjà tenté de narrer l'histoire d'Urban sous le nom d'Urban Games avec Jean-Christophe Raufflet en 1999. Ça n'a pas été trop compliqué de reprendre le projet des années après ?
Roberto Ricci : Oui, l'histoire avait été publiée sous une forme incomplète chez Les Humanoïdes Associés et il y avait eu un problème avec le dessinateur d'origine. Au début j'étais tenté de refuser de reprendre le projet car j'en avais marre de bosser sur de la SF, je souhaitais réellement dessiner des tranches de vie à cette époque. Luc m'envoya quand-même le scénario et ce fut le coup de foudre de mon côté. Futuropolis racheta donc les droits de la série aux Humanos, je fis un essai pour le personnage de Zach (le personnage principal) et ce fut au tour de Luc d'avoir le coup de foudre (rires).  
LGC : Ah l'amour ! J'imagine que cette "symbiose" de vos visions artistiques influent positivement sur votre méthode de travail.
Roberto Ricci : Nous travaillons essentiellement par mail et par Skype. C'est parfois long car les descriptions que Luc m'envoie sont assez denses. Je storyboarde ensuite et nous échangeons énormément jusqu'à ce que l'alchimie opère.
LGC : On en est au tome 3 d'Urban, la série est toujours prévue en 6 tomes ? Quand prévoyez-vous la sortie du tome 4 ?
Roberto Ricci : L'histoire a été réduite à 5 tomes pour éviter de trop décompresser. C'est plus dur pour moi car le storyboard doit être beaucoup plus percutant et nerveux. Je crois que c'est mon travail le plus dur à ce jour. Le tome 4 est prévu pour septembre 2016 (NDLR : depuis cette interview, la date de publication a été repoussée en 2017).
LGC : Et pour la suite, je trouve qu'Urban se prête à une adaptation en série TV ou en films. Il y a quelque chose dans les tuyaux ?
Roberto Ricci :  Un projet de série TV a été optionné par un réalisateur français donc wait and see !
 Découvrir toutes les étapes de créations d'une couverture
LGC : Avant de passer aux questions sur Le Cœur de l'ombre, puis-je connaître vos principales influences en BD mais aussi pour les autres médias ? Vous avez un rapport particulier avec la musique d'après ce que vous m'avez dit.
Roberto Ricci : Niveau BD, j'ai été marqué par Ronin de Frank Miller, Arzak de Moebius et Swampthing de Bernie Wrightson.
 Pour la musique, j'avais fondé un groupe de metal avec mes potes quand j'avais 13 ans. On s'appelait les Nunkrusha (NDLR : broyeurs de nonnes) et on faisait du gros "grind" (NDLR : le grindcore, un style de metal à base de cris gutturaux et d'enchaînements rapides à la guitare et à la batterie... définitivement pas pour les fragiles). En grandissant, je me suis ouvert au jazz et à d'autres styles de musiques. Quand j'avais 18 ans, je devais aller au Brésil avec mon prof de musique pour ouvrir un studio et puis il y a eu cette fameuse blessure au tendon... Si je devais dresser un top 3 musical, ce serait Frank Zappa période Roxy, King Crimson et Alan Howarth.
Enfin, je suis un gros fan de Blade Runner et d'Alien de Ridley Scott mais aussi de The Meaning of life des Monty Python.
LGC : Ok, c'est le moment de la fameuse question "Frank Miller ou Alan Moore" ? 
Roberto Ricci : Ah ! Je préfère Miller à Moore mais j'ai peur de sa droitisation... Le travail de recherche de Moore est énorme mais je suis définitivement fan de Miller.
Ayant assez d'informations sur Roberto Ricci et sur Urban, je proposais à Laura Iorio de m'en dire plus sur Le Cœur de l'ombre. Voici sa présentation de ce projet décidément très intrigant !
Laura Iorio et Roberto Ricci, toujours souriants
LGC : Alors, que pouvez-vous me dire sur Le Cœur de l'ombreLaura ? Est-ce votre premier travail de couple avec Roberto ?
Laura Iorio : Non, nous avons déjà travaillé ensemble chez BDMusic sur l'ouvrage  June Christy scénarisé par Giancarlo Dimaggio. Je m'occupe des illustrations et du scénario avec Marco Cosimo D'Amico, tandis que Roberto se charge du storyboarding et de la couleur avec moi. Je travaille dans l'illustration à la base, mais comme c'est un secteur compliqué, je me suis également tournée vers la BD. Depuis 2015, j'ai recommencé à travailler dans l'illustration et je prépare un premier album illustré sur un conte écrit par mon amie et collègue Daniela Volpari
Le Cœur de l'ombre, c'est l'histoire de Luc, un petit garçon français de 10 ans avec des origines italiennes. Il a la particularité d'avoir peur de tout à cause d'une mère protectrice. Chaque nuit il reçoit en fait la visite de L'Uomo Nero / L'Homme Noir, un croque-mitaine de célèbres comptines italiennes utilisé par les parents pour forcer les enfants à être sages.

Laura Iorio : Une nuit, Luc arrive à toucher L'Uomo Nero, ce qui inquiète celui-ci. Du coup, il emmène le petit garçon au Royaume des ombres, le monde de tous les Boogie Men (NDLR : croque-mitaines), très inspiré par l'esthétique de Tim Burton. Ce sera le début d'un road trip aux airs de quête initiatique dans le monde entier entre toutes les dimensions pour en savoir plus sur le phénomène du fameux contact physique. 

Illustration préparatoire et recherche pour L'Uomo Nero
LGC : Ça a l'air vraiment excellent ! Je suis friand de BD jeunesse et votre patte graphique fait bien ressortir la thématique fantasmagorique du récit. On ressent une influence "Burtonesque" mais pas que. Quelles sont vos autres sources d'inspiration ?
Laura Iorio : Pour l'illustration, mes références sont Rebecca Dautremer et notamment son Babayaga, les courants de peinture comme les Préraphaélites (mouvement de peinture anglaise du 19e siècle) et le Golden Age Américain (1880-1920) dont Norman Rockwell était un des plus célèbres représentants. Enfin,comme Roberto, je suis une grande fan de Bernie Wrightson et de son Frankenstein.
Niveau BD, je suis très manga et j'adore La Rose de Versailles / Lady Oscar de Riyoko IkedaVideo Girl Aï de Masakazu Katsura et Maison Ikkoku de Rumiko Takahashi, J'ai d'ailleurs voté pour cette dernière pour le Grand Prix d'Angoulême. J'ai aussi quelques coups de cœur comics et BD dont le Elektra Assassin de Bill Sienkiewicz et l'œuvre entière du dessinateur italien Gipi (Notes pour une histoire de guerre).
Pour les films, je suis bien entendu fan de Tim Burton mais aussi de Thrillers et d'adaptations de romans. Si je devais dresser une liste, ce serait Sunset Blvd. de Billy WilderArsenic and Old Lace de Frank Capra et Back To The Future de Robert Zemeckis.
Pour la musique, j'écoute pas mal de jazz et de grandes voix féminines comme Aretha Franklin ou Ella Fitzgerald et je suis une grande fan de David Bowie.
 Découvrez les magnifiques peintures de Laura Iorio
Laura Iorio est une virtuose de la gouache sur papier
LGC : Je vous remercie pour toutes ces réponses, je surveillerai Le Cœur de l'ombre avec attention. Bonne continuation à tous les deux et à bientôt !
Laura et Roberto : À bientôt !
 Cette rencontre avec le couple Ricci - Iorio constitua un de mes meilleurs moments du FIBD d'Angoulême et je ne peux que vous encourager à jeter un œil à leurs différents projets : Urban, le thriller d'anticipation virtuose que Roberto Ricci mène de mains de maîtres avec le sémillant Luc Brunschwig et Le Cœur de l'ombre, le livre jeunesse aux accents Burtoniens réalisé par le couple prévu pour le 29 avril prochain.
Urban, Tome 1 : Les règles du jeu Découvrir Le coeur de l'ombre, Tome 1 : Voici venir l'uomo nero
Sources images : Le blog de Roberto Ricci et le blog de Laura Iorio 

Mais qui sont Roberto Ricci et Laura Iorio ?

Bio
  • Date de naissance : Les 70's et les 80's
  • Nationalités : Italiens tous les deux
Recette créative
  • ingrédients favoris : approche dynamique du découpage pour Roberto, illustrations à la peinture et couleurs chaudes pour Laura.
Roberto et Laura forment un couple d'artistes bourré de talent qui multiplie les projets en commun et en solo. Leurs influences éclectiques vont des comics aux peintres du courant Préraphaélite du 19e siècle.

Les œuvres cultes de Roberto et Laura

Roberto Ricci
  • BD : Ronin de Frank Miller, Arzak de Moebius, Swampthing de Bernie Wrightson
  • Films : Blade Runner et Alien de Ridley Scott, The Meaning of life des Monty Python
  • Musique : Frank Zappa, King Crimson, Alan Howarth
Laura  Iorio
  • Illustration : Babayaga de Rebecca Dautremer, le courant de peinture Préraphaélite, Frankenstein de Bernie Wrightson
  • BD : La Rose de Versailles / Lady Oscar de Riyoko Ikeda, Video Girl Aï de Masakazu KatsuraMaison Ikkoku de Rumiko Takahashi 
  • Films : Sunset Blvd. de Billy Wilder, Arsenic and Old Lace de Frank Capra, Back To The Future de Robert Zemeckis.
  • Musique : Aretha Franklin, Ella Fitzgerald, David Bowie

11.2.16

Spécial Angoulême - Dustin Nguyen, l'interview en mode machine qui rêve


Après ma rencontre avec Jason Latour, je n'ai pas tout de suite quitté l'ambiance américaine du stand d'Urban Comics, j'avais rendez-vous avec un autre auteur d'exception : Dustin Nguyen. Si ses versions toutes choupies des personnages de l'univers de Batman avaient su émerveiller petits et grands en fin d'année dernière dans Little Gotham, j'étais plutôt là pour lui poser quelques questions sur sa collaboration avec Jeff Lemire sur Descender et en savoir plus sur ses influences métissées.
"J'ai toujours voulu dessiner, même quand je bossais en tant qu'architecte 3D. Du coup, j'ai cravaché dur pour y arriver. J'ai même vécu dans un petit studio avec cinq autres personnes qui partageaient le même rêve." Dustin Nguyen
Le Goûteur Culturel : Bonjour Monsieur Nguyen. Pourriez-vous vous présenter et nous dire quels ont été vos premiers contacts avec le monde de la BD ?
Dustin Nguyen : Bonjour, je suis né au Vietnam et je vis en Californie.
J'ai grandi en matant des séries d'animation à la Transformers ou Robotech et en lisant du Mike Mignola, du Ken Williams et du Jon Muth. J'ai aussi lu pas mal de magazines Heavy Metal et d'auteurs européens comme Moebius, Corben et bien d'autres encore même si je n'ai pas retenu tous les noms.
LGC : La jeunesse des meilleurs (rires) ! Mais si vous ne deviez retenir que trois œuvres parmi tous ces monuments ?
Dustin Nguyen : Ah ! C'est une question compliquée mais je dirais le Dracula de Jon Muth, tout simplement sublime, le tome 1 de Batman Black & White et le manga Blade of the Immortal (L'Habitant de l'infini en VF, chez Casterman) pour son storytelling de malade !
LGC : Aha ! Vous êtes aussi amateur de mangas ? Vous en regardez toujours ?
Dustin Nguyen : Je n'ai malheureusement plus trop le temps, mais récemment j'ai vraiment adoré Welcome to the NHK (Bienvenue dans la NHK en VF, chez Soleil Manga). J'ai d'abord découvert l'animé et j'ai continué avec le manga.
LGC : Encore de la bonne (rires). Avec de telles influences, je comprends mieux votre trait métissé et les influences qui transparaissent ! Mais du coup vous avez fait des études pour devenir dessinateur du coup ?
Dustin Nguyen : Nope ! J'ai toujours voulu dessiner, même quand je bossais en tant qu'architecte 3D. Du coup, j'ai cravaché dur pour y arriver. J'ai même vécu dans un petit studio avec cinq autres personnes qui partageaient le même rêve. Nous nous influencions mutuellement et nous sommes devenus vraiment potes, même si au final je suis le seul à avoir fait carrière dans la BD.
"C'est très simple de bosser avec Jeff, organique même, je dirais. Je comprends ce que Jeff me demande et lui, comprend tous mes croquis, c'est génial !" Dustin Nguyen
LGC : À propos de carrière et actualité oblige, pouvez vous m'en dire plus sur votre méthode de travail avec Jeff Lemire sur Descender ? Est-ce compliqué de donner forme à ses idées ? Avez-vous dû effectuer des recherches pour dessiner les machines de cet univers SF et sentimental ?
Dustin Nguyen : Oh, c'est très simple de bosser avec Jeff, organique même, je dirais. Je comprends ce que Jeff me demande et lui, comprend tous mes croquis, c'est génial ! J'ai effectivement fait quelques recherches sur les machines et plus particulièrement celles des années 80 et 90. J'ai également cherché du côté de la mécanique et des modèles 3D.
Ce qui est cool avec Descender, c'est que je peux expérimenter des trucs originaux niveau dessins et concepts graphiques ! Ce n'est pas de la SF figée et Jeff me laisse pas mal de liberté !
LGC : Une machine bien huilée, c'est cool ! Et vous comptez collaborer sur ce titre pour combien de numéros ? Avez-vous d'autres projets dans les tiroirs ?
Dustin Nguyen : J'ai signé pour 30 numéros et en parallèle, je bosse sur Secret Heroes Society (les enquêtes de Batman, Superman et Wonder Woman en mode teenage) avec Derek Fridolfs (avec lequel il avait déjà travaillé sur Little Gotham) chez DC Comics. Sinon, j'ai un livre pour enfants en préparation avec ma femme. Il est basé sur Where the sidewalks ends, le recueil de poésies de Shel Silverstein. Je suis super excité de bosser dessus, il fait aussi partie de mes grandes sources d'inspiration.
"Sublime reste mon groupe préféré. Il m'a tellement marqué que j'ai appelé mon fils Bradley en hommage à son chanteur (rires) !" Dustin Nguyen
LGC : Bon, terminons sur des questions plus "légères", j'ai pu écouter la playlist Spotify de Jeff Lemire pour Descender, avez-vous aussi un rapport particulier avec la musique ?
Dustin Nguyen : Je suis resté bloqué dans les années 90 niveau musique ! J'adore les Smashing Pumpkins et le hip-hop qui sonne bien 90's. Mais Sublime reste mon groupe préféré (ils sont californiens, c'est un "groupe local" pour lui). Il m'a tellement marqué que j'ai appelé mon fils Bradley en hommage à son chanteur (rires) !
LGC : Et niveau films, vous avez des références ? Si vous deviez m'en citer 3 ?
Dustin Nguyen :  Fallen Angels de Wong Kar Wai, Braveheart, qui est pour moi la définition même du terme épique et enfin Monsters de Gareth Edwards qui est un magnifique film de voyage, en fait !
LGC : Merci pour toutes ces réponses... Ah, j'allais oublier : "Frank Miller ou Alan Moore ?" 
Dustin Nguyen : Alan Moore à cause de Killing Joke mais Frank Miller pour l'inspiration en tant qu'artiste.
Southern Bastards, tome 1 Southern Bastards, tome 2
Bonus : La playlist Descender sur Spotify


Mais qui est Dustin Nguyen ?

Bio
  • Date de naissance : 1976
  • Nationalité : Américaine
Recette créative
  • ingrédients favoris : Imagerie pastelle et poétique
Qu'ils soient indépendants ou "mainstream", on retrouve quasiment à tous les coups une certaine tendresse dans les travaux et la gestion des couleurs de Dustin Nguyen. Une douceur presque enfantine qui ne dessert pourtant jamais l'intensité qu'il souhaite donner aux récits qu'il illustre. Il l'aura prouvé lors de son passage sur Batman et maintenant avec le sublime Descender.

Les œuvres cultes de Dustin Nguyen

BD
  • Dracula de Jon Muth
  • Batman Black & White (Bob Kane, Neil Gaiman, Brian Bolland)
  • Blade of the immortal (Hiroaki Samura)
Musique
  • Sublime
  • The Smashing Pumpkins
  • Le Hip-hop des 90's
Cinéma et séries TV
  • Fallen Angels (Wong Kar Wai)
  • Braveheart (Mel Gibson)
  • Monsters (Gareth Edwards)

10.2.16

Spécial Angoulême - David Sourdrille, rencontre avec le Robert Crumb français


Angoulême, le samedi 30 janvier 2016. C'est par une après-midi pluvieuse, ponctuée de rares moments de soleil, que je me suis attablé à la terrasse d'un bar de la Place de l'Hôtel de ville avec un auteur français trop peu connu malgré sa virtuosité au crayon. Son nom, David Sourdrille et pour votre serviteur il n'est rien de moins que le Robert Crumb français. Découvrez une interview sous le signe de la sensualité et du plaisir de braver les interdits.


Le Goûteur Culturel : Comment êtes-vous arrivé dans le monde de la bande dessinée ? Quand avez-vous su que vous vouliez devenir dessinateur ?
David Sourdrille : J'ai fait les beaux-arts de Rennes pour devenir illustrateur publicitaire. À la base je ne me destinais pas du tout à la BD, même si j'en ai toujours lu.
C'est mon projet de fin d'études qui m'y a amené en fait : j'avais réalisé un chemin de croix en mode autoportrait d'un voyeur miséreux sexuel. Je m'étais inspiré de Max Beckmann et du courant de la "Nouvelle Objectivité" dont je suis un admirateur et notamment des travaux de Bruno Schulz, un juif polonais au destin tragique...
J'ai ensuite proposé cette série d'illustrations à plusieurs éditeurs et c'est L'Écho des Savanes qui me signa à l'époque. Cette collaboration avorta et je fut publié chez Psikopat pendant 10 ans en parallèle d'un travail d'illustrateur que je faisais pour les chroniques de David Abiker dans Men's Health. Elles avaient pour but de décrire l'homme urbain un peu loser et fasciné par les femmes, comme moi.
Par la suite, j'ai travaillé pour le magazine Ferraille, pour Aaarg! (revue dans laquelle j'ai découvert l'auteur grâce à un focus sur lui) et maintenant pour Fluide Glacial.
"Tout petit, mes parents me déposaient au rayon BD d'Euromarché. J'allais directement au BD adultes et je me jetais sur celles de ReiserCorben et Liberatore..." David Sourdrille
LGC : Ok mais, à part les travaux d'artistes contemporains, quelles ont été vos autres influences ? Des bandes dessinées ou des films ont-ils marqués votre enfance ?
David Sourdrille :Haha ! Si ! Tout petit, mes parents me déposaient au rayon BD d'Euromarché. J'allais directement au BD adultes et je me jetais sur celles de Reiser (Gros dégueulasse...), Corben (Vampirella...) et Liberatore (RanXerox...). Mais je dois dire qu'Yves Chaland (Bob Fish...) fut une de mes influences majeures, pour son trait et l'efficacité de sa ligne claire tandis que Vicente Segrelles (Le Mercenaire...) me stupéfiait par son hyper-réalisme.
LGC : (Rires) Je crois que nous sommes tous passés par cette phase où une BD un peu crapuleuse nous tombait dans les mains "par accident". Vous c'était vers quel âge ?
David Sourdrille : C'est à 8 ans que j'ai délaissé Spirou pour les bandes dessinées Elvifrance comme Magella. Quand je finissais mes lectures, j'allais chez le loueur de VHS pour m'imprégner des vignettes des films gores et coquins. J'avais ma routine au goût d'interdit et grâce à mon oncle loueur de films, j'ai pu avoir accès à des œuvres qui sont devenues cultes pour moi comme Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper, 1984 de Michael Radford ou La Forteresse Noire de Michael Mann. Ce n'étaient pas tous des chefs-d'œuvres mais ils étaient tous imprégnés d'une violence ou d'un surréalisme incompréhensibles pour un enfant. 
J'étais fasciné par les nanars de Jesús Franco, un réalisateur spécialisé dans les films mi-kitsch, mi-porn mais aussi par des films exceptionnels comme La Cité des femmes de Fellini avec ses femelles castratrices et La Grande Bouffe de Marco Ferreri.
LGC : Et vous n'aviez aucune gêne à le faire ? Vous n'aviez pas peur d'être pris ?
David Sourdrille : J'avais bien sûr peur de me faire pincer mais non, je n'avais aucune gêne. Par contre, maintenant que j'ai une fille, je me pose la question du montrable ou non. Lucie, ma compagne, m'oriente pour éviter les problèmes (rires) !
"Crumb est une sorte de "tonton d'Amérique" et je crois qu'on s'entend si bien parce que suis misanthrope, inquiet, amoureux des femmes fortes et dominatrices et amateur de courbes." David Sourdrille 
LGC : Parmi toutes vos références, vous n'avez pas cité Robert Crumb, pourtant j'ai souvent l'impression de voir son empreinte dans vos dessins de femmes aux fesses rebondies et cuisses musclées. Je me trompe ?
David Sourdrille : Non, Crumb est un sommet pour moi ! Je l'ai découvert dans les années 90 quand je lisais Psikopat. Puis, lorsque j'ai commencé à bosser dans Psikopat, Crumb s'est mis à surveiller mes travaux, ce que j'ignorais. Un jour, Carali (NDLR : le rédacteur en chef du magazine) publia un de mes travaux du début et Crumb, le trouvant en dessous de mes productions habituelles s'inquiéta pour ma santé mentale. Il écrivit à Carali pour savoir si j'allais bien, si une femme s'occupait bien de moi etc. Il me fit parvenir la lettre et à partir de là, je me suis mis à échanger avec Crumb par courrier postal, lui, écrivant en anglais, moi, en français (rires).
Robert Crumb est une sorte de "tonton d'Amérique" et je crois qu'on s'entend si bien parce que suis misanthrope, inquiet, amoureux des femmes fortes et dominatrices et amateur de courbes. Il a même accepté de bosser pour moi gratos quand j'ai lancé La Rouquine, mon magazine associatif.
LGC : Vous êtes donc vous aussi un "Ass-Man" ? (NDLR : là, en tant que membre du mouvement, je lui ai pitché la théorie de Kiyoshi Fujino sur la supériorité des fesses par rapport aux seins dans le manga Prison School)
David Sourdrille : (rires) Effectivement, je préfère dessiner des fesses et des cuisses musclées. Je ne suis pas obsédé par les seins volumineux.
LGC : "Les Vrais savent", comme on l'a dit un poète urbain. Mais quels sont vos futurs projets ? J'ai l'impression qu'on ne vous voit pas beaucoup sur les tables des libraires, même spécialisés.
David Sourdrille : J'ai normalement une "BD Cul" (la collection dans laquelle a été publiée Les Melons de la colère de Bastien vivès) prévue chez Les Requins Marteaux. J'ai tendance à me couper du monde et à dessiner seul dans mon coin et je dois m'obliger à me ré-encrer dans le monde pour me faire publier. Ma compagne m'aide énormément à le faire. J'ai pour mot d'ordre d'être libre avant d'être aimé et un goût de déplaire, j'assume ma provoc' et je refuse de m'édulcorer. Pour cela, plusieurs de mes projets ont été refusés car jugés "trop vulgaires", "trop misogynes" ou je ne sais quoi.
La complicité de l'auteur et de sa compagne, Lucie
LGC : Parlons-en, on vous taxe de misogynie, mais votre compagne, Lucie, a l'air d'occuper une place importante dans votre vie (NDLR : durant toute l'interview, la moitié de l'auteur n'a eu de cesse d'approfondir, d'expliciter les propos de celui-ci, la voix et le regard pleins d'amour, rapprochant leur relation de celle de Robert Crumb et de sa femme Aline Kominsky-Crumb).
David Sourdrille : Oui, c'est ma muse et elle commence même à scénariser pour moi. Je ne suis résolument pas machiste, même si j'avoue être hétéro-centré. Je ne parle par contre pas "pour les femmes", je ne suis pas un militant féministe et je n'ai aucune prétention à ce sujet. Je veux juste parler pour moi et je m'en fous si on me catalogue parce que je met souvent en scène des femmes prédatrices qui ont des psychologies de grands fauves.
LGC : OK, merci pour tous ces détails. terminons sur vos lectures actuelles et sur ma question favorite : "Alan Moore ou Frank Miller ?" 
David Sourdrille :  J'aime beaucoup lire les dessinateurs "enculeurs de mouches" multipliant les détails à la Geof Darrow (Hard Boiled et récemment Shaolin Cowboy ), je me reconnais un peu en Travis Charest (WildC.A.T.s...). Sinon, je rattrape mon retard dû aux lectures crapuleuses de mon enfance et je découvre Spirou actuellement.
Pour moi Frank Miller est supérieur à Alan Moore, son Daredevil était au sommet et je me rappellerai toujours de son traitement du personnage d'Elektra !
LGC : Merci beaucoup pour toutes ces réponses, bonne fin de festival et longue vie aux "Ass-Men" !

Précisions sur Lucie, la compagne de l'auteur :
Comme je l'ai indiqué plus haut, Lucie a pleinement participé à cette interview qui n'aurait peut-être pas été aussi riche sans ses remarques (c'est par souci de lisibilité que je ne les mentionne pas).
La culture Fluide Glacial de Madame a permis à Monsieur de la conquérir et David Sourdrille la considère comme sa muse, mais également comme sa directrice artistique et sa chargée de relation publique. Elle lui prodigue conseils et recommandations sur ses storyboards et fait partie intégrante de sa création en faisant office de modèle photo pour ses illustrations.
Pour l'auteur, elle fait office de carotte et de bâton et porte la culotte, pour elle, ils sont plutôt complémentaires dans leur relation (qui frôlait la symbiose d'après mon regard extérieur).


Mais qui est David Sourdrille ?

Bio
  • Date de naissance : les 70's
  • Nationalité : Française
Recette créative
  • ingrédients favoris : les femmes aux fesses rebondies et cuisses musclées, une sensualité débridée et parfois malsaine
Les œuvres de David Sourdrille ne sont clairement pas à mettre entre toutes les mains. Ses dessins de femmes aux formes voluptueuses et aux forts caractères lui donnent des airs de "Robert Crumb à la française".

Les œuvres cultes de David Sourdrille

BD
  • Les œuvres de Robert Crumb
  • Les œuvres de Liberatore et des dessinateurs trash des 80's
  • Le Daredevil de Frank Miller
Musique (l'auteur avoue dessiner lentement et avoir besoin de "s'hypnotiser", de "s'abrutir" sur ses planches)
  • Aphex Twin et la musique électronique
  • La bande son de la série Colombo (oui, oui, vous avez bien lu)
  • Les symphonies de Bach
Cinéma et séries TV
  • La Cité des femmes de Federico Fellini
  • La Grande Bouffe de Marco Ferreri
  • Les films de Luis Buñuel

9.2.16

Spécial Angoulême - Alex Alice : l'interview dans les étoiles


Angoulême, le Samedi 30 janvier 2016 à 11h du matin, le lendemain de la conférence de presse / soirée de l'éditeur Rue de Sèvres durant laquelle furent dévoilés leurs bandes dessinées prévues pour cette année dont le très excitant Infinity 8, un projet SF réunissant pas moins de 8 duos de scénaristes et dessinateurs (allez jeter un œil chez 9e Art pour plus d'infos et de vidéo). C'était aussi l'occasion de découvrir le premier visuel de couverture pour le nouvel arc du fabuleux Château des étoiles d'Alex Alice, l'auteur dont je vais vous livrer l'interview de ce pas, sans plus de blablas.



 "Le Dark Knight Returns de Frank Miller, le Watchmen d'Alan Moore (...), Akira de Katsuhiro Otomo (...) Ils sont tous arrivés durant mon adolescence, je trouve ça génial d'avoir grandi à cette époque !" Alex Alice
Le Goûteur Culturel : Bonjour, à quel âge êtes-vous tombé dans la marmite de la bande dessinée ?
Alex Alice : J'ai été touché super jeune par les bandes dessinée Disney, à l'âge de 5 ans. J'ai donc commencé à dessiner en reproduisant des petits Mickey.
LGC : Et vous aviez des auteurs préférés dans le lot ? Les "brutes" italiennes ou alors les auteurs américains comme Carl Barks ou Keno Don Rosa ?
Alex Alice : Carl Barks était clairement mon préféré mais j'étais admirateur de certains travaux de dessinateurs italiens dans les Mickey Parade.
LGC : Et vous avez eu des influences marquantes qui influent encore aujourd'hui sur votre carrière d'auteur ?
Alex Alice : Je pense que les auteurs de ma génération se sont un peu construits avec leurs lectures et il y avait des écoles différentes : Pif, Mickey, Spirou ou Strange. Nos narrations en ont été impactée.
Moi par exemple, je préférais Mickey aux comics de l'époque qui avaient un rapport texte/image trop verbeux qui me dérangeait. Ce sont les comics comme le Dark Knight Returns de Frank Miller, le Watchmen d'Alan Moore qui m'ont amené à en lire plus tard, puis il y a Akira de Katsuhiro Otomo qui m'a fait découvrir le manga. Ils sont tous arrivés durant mon adolescence, je trouve ça génial d'avoir grandi à cette époque !
 Découvrez Le Château des étoiles
"Tous les objets autour du Château des étoiles nécessitent l'appel à des artisans, à des maquettistes avec lesquels je dois discuter pour aboutir au résultat final. Ce sont des échanges réellement intéressants !" Alex Alice 
LGC : Vous avez eu des lectures plutôt métissées à ce moment là, ça continue encore aujourd'hui ?
Alex Alice : Oui, j'aime vraiment ça, j'ai besoin de "sentir le média", d'être confronté à des styles de narration forts comme celui de Moebius et me prendre des claques, qu'elles soient expérimentales ou issues de projets simples mais bien sentis. J'adore toujours lire les BRPD et Mike Mignola parce qu'il a réussi à instiller de l'horreur et de l'angoisse dans sa narration BD, ce qui est super compliqué à faire. D'ailleurs en parlant d'horreur, je me suis pris la claque Junji Ito en pleine face, les japonais savent vraiment y faire à ce niveau là !
LGC : À propos de narration, comment organisez-vous la vôtre, pour Le Château des étoiles par exemple ?
Alex Alice : Je commence par bosser mes storyboards pour avoir une vision de la bande dessinée, c'est le stade où les personnages naissent réellement et ça continue à m'émerveiller. La bande dessinée m'émerveille d'ailleurs dans son ensemble, tiens, par sa "simplicité"(logistique) de création et de partage. J'apprécie vraiment le fait qu'on puisse bosser seul sur un projet et j'ai trouvé ça vraiment agréable sur Le Château des étoiles.
LGC : Mais vous continuez tout de même d'aimer les collaborations ? Notamment pour l'aspect transmedia du Château des étoiles, non ?
Alex Alice : Oui, pour le confort d'avoir une autre partie sur laquelle s'appuyer, mais aussi pour l'émulation que cela génère. Pour Le Château des étoiles, le fait d'avoir des écrivains comme Alex Nikolavitch et Patrick Pion pour le côté rédactionnel de la "Gazette des étoiles" était un plus. 
Tous les objets autour du Château des étoiles nécessitent l'appel à des artisans, à des maquettistes avec lesquels je dois discuter pour aboutir au résultat final. Ce sont des échanges réellement intéressants !
LGC : L'heure tourne et je vois votre prochain intervieweur s'impatienter derrière la porte vitrée, je vais donc terminer par ma question-sondage : "Alan Moore ou Frank Miller ?" ainsi que par votre dernier coup de cœur BD.
Alex Alice : Incontestablement Frank Miller pour son énergie brute qui m'a galvanisé. J'ai vraiment adoré The Dark Knight Returns et 300 !
Récemment, la série des Locke & Key de Joe Hill (publié chez Milady Graphics) m'a mis une grosse claque, pourtant le dessin ne m'attirait pas tant que ça à la base !
LGC : Merci pour vos réponses ! À très vite pour parler plus précisément du nouveau cycle du Château des étoiles ! 
Illustration d'Alex Alice en hommage à Moebius
Bonus : Je n'ai pas interrogé plus que ça Monsieur Alice sur l'impact que Moebius a pu avoir sur sa carrière car en 2012, au moment du décès du maître, l'auteur avait livré un magnifique texte en son honneur. Je vous propose de lire cet hommage dans son intégralité sur le blog (plus très actif) d'Alex Alice.


Mais qui est Alex Alice ?

Bio
  • Année de naissance : 02/11/74
  • Nationalité : Française
Recette créative
  • ingrédients favoris : Peinture à la main, rêveries et paysages oniriques, Aventure avec un "A"..
Si dans cette interview, nous ne parlons que du Château des étoiles, toutes les œuvres d'Alex Alice valent largement le détour et même de s'y attarder longuement, tant il y met de passion et de créativité. Il avait par exemple développé un projet de film d'animation autour de sa série Siegfried.

Les œuvres cultes d'Alex Alice

  • Les bandes dessinées Disney et plus particulièrement les Mickey
  • Les travaux de Moebius
  • The Dark knight Returns de Frank Miller

5.2.16

Spécial Angoulême - Jason Latour : l'interview "lovely South"

Du 28 au 31 janvier 2016 dernier, le Festival International de la BD d'Angoulême avait, au détour du stand d'Urban Comics, des airs d'Amérique avec la présence sur place de Jason Latour, le dessinateur de  Southern Bastards, la série 100% sudiste. Originaire lui aussi du "Deep South", l'auteur n'avait définitivement rien d'un redneck, avec son regard pétillant et ses références hip-hop ou franco-belges. Compte-rendu de cette rencontre.


"Ma première claque fut Moebius et son Silver Surfer. Il est directement entré dans mon ADN !"Jason Latour
Le Goûteur Culturel : Bonjour Monsieur Latour. Tout d'abord, j'aimerai savoir ce qui vous a amené au dessin ? Quel a été votre déclic ?
Jason Latour : J'ai grandi à Charlotte et du coup je pouvais aller à la Heroes Convention (festival de comics) durant ma jeunesse. Ça m'a permis de rencontrer pas mal de d'auteurs comme Frank Miller, Mike Mignola, Walt & Louise Simonson, David Mazzucheli et de leur montrer mon travail.
Dans les années 80, j'adorais vraiment les comics super héroïques. Tu sais, j'ai grandi dans une ville peu ouverte à l'art et rien que ça, c'était une fenêtre sur l'art.
LGC : Mais je trouve que vous avez de grosses influences franco-belges dans votre trait, comment avez-vous eu accès à la bande dessinée européenne dans votre Sud natal ?
Jason Latour : J'ai découvert les artistes européens quand j'avais 10-11 ans dans un magazine avec pas mal d'auteurs européens publiés dedans. Ma première claque fut Moebius et son Silver Surfer. Il est directement entré dans mon ADN !
LGC : Ah ! D'où votre interprétation "habitée" lorsque vous êtes passé sur le personnage en 2013 (Silver Surfer - Against the Tide, une série numérique/Turbomedia en 2 numéros sur laquelle il s'occupait du scénario et des storyboards)
Jason Latour : Oui, c'était une forme d'hommage à Moebius pour moi. Quand Marvel m'a demandé de choisir parmi un personnage à l'époque, j'ai choisi le Silver Surfer sans hésiter !
 "Je suis un gros fan de Rap, j'écoute beaucoup Kendrick Lamar, mais OutKast est mon groupe préféré.Jason Latour 
LGC : Et sinon, vous avez d'autres sources d'inspiration ? Venant du cinéma ou de la musique par exemple ?
Jason Latour : Je suis assez éclectique niveau musique et je suis un gros fan de Rap, j'écoute beaucoup Kendrick Lamar, mais OutKast est mon groupe préféré.
J'adore également la Country des années 70 et c'est d'ailleurs ma plus grosse source d'inspiration pour Southern Bastards (rires).
Niveau films, ceux des Frères Coen m'ont beaucoup inspiré pour  Southern Bastards. Je suis également accro aux séries TV, la production américaine de ces dernières années est au top avec des chef-d'œuvres comme The Wire, The Sopranos ou encore True Detective... La saison 1, je précise !
LGC : Et niveau romans, vous avez des œuvres cultes ?
Jason Latour : J'ai de moins en moins le temps de lire avec mon travail, mais j'ai des auteurs cultes comme Kurt Vonnegut, Cormac McCarthy, Richard Price, David Lapham ou Philip K. Dick.

LGC : Ok, vous êtes allé à la bonne école niveau inspirations, mais niveau académique, à proprement parler, vous avez suivi une formation pour devenir dessinateur ?
Jason Latour : Nope, je suis un "self-made artist", je n'ai pas suivi de cours pour ça et ma principale formation a été de boire des bières, de lire des comics, de rencontrer des auteurs et de regarder des films et séries. À force de bouffer de la pop-culture, ça donne envie de remonter à là source des œuvres et du coup on emmagasine un bagage à force.
LGC : Pour finir, parlons un peu de votre actualité et de Southern Bastards,
 votre série avec Jason Aaron (publiée chez Image aux États-Unis depuis avril 2014 et chez Urban Comics en France depuis mars 2015) c'est une série viscérale avec un côté authentique bien poisseux. Vous avez dû vous enfoncer dans le Sud profond des États-Unis et faire des recherches pour arriver à ce résultat ?
Jason Latour : Pas besoin d'aller bien loin, je vis dans le Sud. Je n'ai pas eu énormément de recherches à faire pour Southern Bastards, j'ai juste eu à regarder par ma fenêtre. Enfin, je vis dans une ville plutôt tranquille mais de temps en temps des gens "étranges" se manifestent comme dans les plus gros clichés... Certaines d'entre elles ont inspiré des personnages de la série.

LGC : Bon, terminons sur la question qui divise : "Frank Miller ou Alan moore ?"
Jason Latour : Frank Miller est une plus grosse inspiration artistique, c'est un génie de la composition visuelle ! Mais j'aime bien Alan Moore aussi, hein !
LGC : Merci pour toutes vos réponses, profitez bien du festival et du séjour en France !
Cette rencontre avec un auteur qui, du fin fond de son Amérique sudiste avait réussi à s'ouvrir aux richesses culturelles du monde, a contribué à me conforter dans mon idée qu'il n'existe aucun territoire assez reculé ou de barrières assez hautes pour empêcher la découverte de chefs-d'œuvres.

C'est pour ça que je continuerai de goûter des œuvres du monde entier pour vous les proposer et que je remercie des éditeurs comme Urban Comics de les mettre si rapidement à disposition en VF. Si vous aimez les récits poisseux se déroulant dans le Sud des USA, Southern Bastards est pour vous :
Southern Bastards, tome 1 Southern Bastards, tome 2

Mais qui est Jason Latour ?

Bio
  • Date de naissance : 29 septembre 1977
  • Nationalité : Américaine
Recette créative
  • ingrédients favoris : le Sud profond des États-Unis
Véritable dévoreur éclectique de pop-culture, les œuvres de Jason Latour débordent de ses différentes influences et de son insatiable curiosité. L'auteur américain excelle tout particulièrement dans son découpage ultra-dynamique et ses mises en scènes, tantôt viscérales et oppressantes, tantôt touchantes et baignées d'une aura positive.

Les œuvres cultes de Jason Latour

BD
  • Silver Surfer : Parable (Moebius)
  • Les œuvres de Frank Miller
  • Les œuvres de David Mazzucheli
Romans
  • Les romans de Kurt Vonnegut
  • Les romans de Cormac McCarthy
  • Les romans de Philip K. Dick
Musique
  • Le Hip-hop (en particulier Outkast)
  • La country des années 70
  • Rock n' Roll
Cinéma et séries TV
  • Les films des Frères Coen
  • The Wire
  • The Sopranos

4.2.16

Spécial Angoulême - Kim Jung Gi : l'interview qui fracture la rétine

Vendredi 29 janvier 2016, le lendemain de ma première journée (et donc de ma première soirée) à Angoulême, j'avais rendez-vous tôt le matin, un des dessinateurs les plus impressionnants du moment et n'ayons pas peur de le dire, de tous les temps, Monsieur Kim Jung Gi. Compte-rendu de cette rencontre avec un auteur aussi impressionnant qu'accessible.

L'hommage de Kim Jung Gi à Akira et Katsuhiro Otomo
" J'ai lu Moebius en français, du coup, je n'ai pas compris les récits mais j'ai adoré sa composition, ses personnages et son imagination."
Kim Jung Gi 
Le Goûteur Culturel : Bonjour, à quel âge avez-vous décidé de devenir dessinateur et quelles ont été vos influences principales ?
Kim Jung Gi : J'ai décidé de devenir dessinateur quand j'avais 6 ans mais au final, je le suis devenu à 27 ans haha ! J'ai toujours été le meilleur dessinateur des classes dans lesquelles j'étais et mes camarades me poussaient à me lancer, tandis que ma famille voulait que je devienne un employé de bureau.
Mes influences viennent des choses visuelles et mes voyages me permettent de voir ce qui me donne envie de dessiner. Le fait d'être né en Corée (du Sud) m'a donné accès aux mangas et je n'ai eu accès à la bande dessinée occidentale qu'à mon entrée à l'université. C'est là que j'ai découvert des auteurs comme Richard Corben et Moebius. J'ai lu Moebius en français, du coup je n'ai pas compris les récits mais j'ai adoré sa composition, ses personnages et son imagination.
LGC : C'est là que votre attachement pour la France est né ? Vous avez l'air très attaché à notre pays avec vos nombreux séjours chez nous.
Kim Jung Gi : La France est un de mes pays préférés, je repars toujours avec des boosts d'inspiration et j'y suis plutôt lié en ce moment avec la série Spy Games scénarisée par Jean-David Morvan chez Glénat.
 Acheter Spy Games, tome 1
LGC : Pour en revenir à vos inspirations, je pose tout le temps cette question un peu piège : "Alan Moore ou Frank Miller ?"
Kim Jung Gi : J'adore Frank Miller pour son côté graphique, mais la narration de Moore me plaît aussi. Par contre le Dark Knight de Miller est vraiment grandiose sur les deux plans.
LGC : Vous êtes un virtuose graphiquement vous aussi et particulièrement lorsque vous dessinez des personnages féminins. Qu'est-ce qui provoque cela ?
Kim Jung Gi : (Rires) C'est parce que j'ai une grande tendresse pour les femmes et que je suis passionné par l'anatomie, du coup je m'entraîne énormément à les dessiner.
Illustration tirée d'Omphalos, son recueil d'illustrations érotiques
 " Pour progresser, observez le monde qui vous entoure et expérimentez sans relâche : dessinez encore et encore !"
Kim Jung Gi
LGC : On vous voit dessiner à l'encre de chine sur papier. Vous n'avez jamais désiré faire du dessin numérique ? Avez-vous essayé de faire du Webtoon (NDLR : bandes dessinées web populaires en Corée du Sud) ou de l'animation ?
Kim Jung Gi : Quand j'étais petit, je voulais faire de l'animation mais maintenant je crois que ce n'est pas mon truc, même si j'adorerais pouvoir en faire. Concernant le Webtoon, j'ai essayé quand j'étais jeune et ce n'est pas pour moi. Par contre, je trouve que c'est une plateforme intéressante pour découvrir de nouveaux auteurs.
Ah et pour le dessin numérique, on m'a offert une Cintiq (NDLR : La Rolls des tablettes graphiques) récemment et je m'amuse dessus en ce moment ! 
LGC : Auriez-vous un conseil pour les jeunes dessinateurs qui rêvent de suivre vos traces ? Avez-vous des techniques de concentration, écoutez-vous de la musique en dessinant ?
Kim Jung Gi : Pour progresser, observez le monde qui vous entoure et expérimentez sans relâche : dessinez encore et encore !
Quand je dessine, je n'écoute pas de musique. Par contre j'ai souvent une émission sportive en fond (rires). 
LGC : Merci encore pour vos réponses et votre gentillesse, bon festival et bon séjour !

Bonus : Vous trouvez ça beaucoup trop long et contraignant de vous entraîner à dessiner ?
Sachez que, d'après une légende portée à mes oreilles par l'incisif Republ33k, Kim Jung Gi se serait pris une balle de baseball dans la tête étant petit et c'est depuis cet incident que son talent et sa créativité ont germés. Une alternative plus douloureuse certes, mais moins chronophage pour vous.

Je ne pouvais terminer cet article sans adresser un immense merci à
Monsieur Jean-Christophe Caurette et à la traductrice coréenne de Monsieur Kim Jung Gi, sans lesquels cette interview n'aurait jamais été possible.


Mais qui est Kim Jung Gi ?

Bio
  • Année de naissance : 1975
  • Nationalité : Coréenne
Recette créative
  • ingrédients favoris : dessin rapide et sublime à l'encre de chine, compositions énormes, fresques.
Si les illustrations de Kim Jung Gi sont impressionnantes, voir l'auteur dessiner en direct suscite à tous les coups de l'admiration et parfois même de l'incompréhension, tant cela semble aisé pour lui de multiplier détails et éléments sur ses fresques. Et tout ça en restant accessible.

Les œuvres cultes de Kim Jung Gi

  • Dr Slump d' Akira Toriyama
  • Les travaux de Moebius
  • Akira de Katsuhiro Otomo